Act Up-Paris : anti-sexe ?

aupLe combat mené par Act-Up-Paris a été exemplaire et indispensable. Il l’est toujours dans une certaine mesure (accès au traitement dans les pays du Sud et en prison, lutte contre la pénalisation du travail sexuel et la précarité des PVVIH). Mais sur la prévention, Act Up-Paris s’est éloignée petit à petit de la communauté LGBT qu’elle a toujours (auto-) proclamée représenter. Alors cela surprend souvent quand j’explique qu’Act Up- Paris est (devenue) anti-sexe. Explications.

La sexualité, la perception et la gestion des risques qui l’entourent sont éminemment subjectives et dépendent  de facteurs tels que la libido, le désir, le plaisir, le consentement, les limites et les capacités physiques, le capital social et culturel, les connaissances biomédicales, la génération, l’autonomie morale, l’estime de soi, les discriminations, l’usage de produits psychoactifs, la santé mentale, la proximité avec des PVVIH, etc.

Act Up-Paris, et notamment à travers l’influence de son cofondateur Didier Lestrade, activiste central dans la lutte contre le VIH en France (où il faut rappeler que la gauche a été plus conservatrice et attentiste que la droite dans la lutte contre le VIH), n’a jamais su évoluer et comprendre la normalisation paradoxale du sida. Pour Act Up-Paris, les rapports sans préservatif ont toujours été et restent irresponsables. Act Up-Paris n’a pas voulu comprendre l’impact de la chronicisation du VIH et de la baisse de mortalité qui l’accompagne sur la subjectivation du risque de le contracter. Act Up-Paris n’a pas voulu admettre le rôle positif et démontré de la séroadaptation, de la réduction des risques sexuels, et de l’effet préventif des traitements (charge virale indétectable) sur le contrôle de la pandémie VIH parmi les gais. En 2009, Act Up-Paris fait quand même campagne contre le TasP en expliquant que c’est de la « science-fiction » ! Marjolaine Dégremont, présidente d’Act Up-Paris en 2008/2009 confirme et condamne ce dogmatisme : « En tant qu’ancienne présidente d’Act Up-Paris, je peux me permettre d’incriminer l’association. En 2008, quand l’avis suisse a été publié, il y a eu un tollé général à Act Up. Cinq ans après, le discours est toujours le même. Act Up-Paris était une association qui pouvait mobiliser et faire avancer la recherche. Aujourd’hui, elle bloque l’avancée contre le sida. Il est catastrophique qu’Act Up-Paris ait pris cette direction-là. […] positions moyenâgeuses sur la prévention. » (lire ici page 28).

Car Act Up-Paris n’a pas su dépasser la crise épidémique, sanitaire et martyrologique des années 80 et son exigence de responsabilité collective et morale. Situation de crise indépassable et encore indépassée chez eux à cause de la place centrale au sein de l’association du moralisme comportemental vis-à-vis du VIH et de la baisse d’utilisation du condom dans la communauté gaie (un non-usage systématique du condom passée d’environ 10 à 30% pendant la normalisation paradoxale du sida). Si le préservatif n’a jamais été un « échec » – car c’est d’abord grâce à lui que l’incidence du VIH a baissé au long des années, pour se stabiliser depuis quelques années à un niveau toujours trop élevé parmi les gais – c’est le tout-préservatif qui est un échec, cuisant. Mais cela, Act Up-Paris a refusé de le voir par pur aveuglement idéologique, et à préférer stigmatiser ceux qui n’utilisaient pas toujours ou pas du tout le condom comme des criminels ou les désigner comme « présophobes ». Cela a produit de la violence symbolique psychiatrisante pour les déviants sexuels, stigmatisante pour le tiers des gais qui déclarent avoir eu au moins une relation anale non protégée dans les six derniers mois, et incompréhensible pour les hétérosexuels.

Or, parler de sexualité en pathologisant les déviants sexuels à une norme sexuelle (ici la norme préventive), une norme coupée de la réalité, de la diversité des sexualités, de l’évolution des modes de vies et des représentations communautaires, et ayant comme seul et absolu point d’encrage la communauté morale, le contrôle social, la stigmatisation et la hiérarchisation des comportements, le rejet de l’éthique du consentement au profit d’une morale de l’aveu, c’est tout à fait anti-sexe car on construit un discours politique autour d’un objet – ici la sexualité – que l’on vide totalement de ses composantes psychosociales, émotionnelles, affectives et intersubjectives, comme le fait le féminisme essentialiste (souvent transphobe), néo-abolitionniste (toujours putophobe), anti-porno ou islamophobe (pensons aux Femen). Et cela a conduit Act Up-Paris a un attentisme face à la criminalisation du VIH, et a un double standard paradigmatique aussi paradoxal que le sida lui-même : oui à la réduction des risques pour les usages de drogue, non à la réduction des risques sexuels ; non aux considérations morales sur le travail sexuel, mais oui au moralisme préventif ; oui à la PrEP, non au TasP ; non à la psychiatrisation des trans, oui à celle des « barebackers »…

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