J’aime NOTRE Village !

Le 6 mars dernier était lancé l’opération « J’aime mon Village » (http://www.jaimemonvillage.org). Sur le coup, on ne peut qu’adhérer à un tel slogan même si le choix du pronom possessif singulier souligne le caractère individualiste du rapport à la communauté : plus que « mon Village », c’est « notre Village » que j’aime, car avant d’être celui des résident.e.s, des commerçant.e.s, des usager.e.s et des touristes, il est d’abord celui de tou.te.s les montréalais.e.s… Bref, un espace public !

En lisant les différents articles de presse traitant le sujet, mon esprit critique a finit par prendre le dessus sur l’engouement premier, la raison dépassant l’émotion, ayant moi-même été victime d’homophobie et de violence physique. Et puis je me suis demandé si je devais écrire un article, ayant peur de fâcher et d’être contre-productif, voire illégitime. Mais comme je ne suis pas quelqu’un de timide du tout, et que je suis carrément radical et aussi légitime que n’importe qui – en tout cas pas plus ou pas moins que les instigateurs de cette campagne – j’ai décidé de me lancer, car je trouve l’enjeu politique beaucoup trop important pour laisser sous silence ce lent et résolu glissement d’une partie de notre communauté vers la droite du continuum idéologique occidental que l’on observe depuis quelques mois, voire quelques années. Car ce n’est pas d’une communauté morale dont nous avons besoin, encore moins d’une communauté consumériste, mais d’une communauté solidaire, celle-là même qui a forgée – justement contre le moralisme hétérosexiste judéo-chrétien – l’Histoire des communautés LGBTQI, à travers la révolution sexuelle et la crise du Sida. Explications.

D’abord la proposition commence très mal, puisque que cette initiative est justifiée par le fait « qu’au cours des derniers mois on a beaucoup entendu parler des questions d’itinérance, de poly-toxicomanie, d’incivilités et d’agressions ». Affirmer cela en dehors de toute mise en contexte est d’abord racoleur, peu déontologique du point de vue journalistique, et surtout dangereux politiquement car cela insinue qu’il y aurait un lien de causalité systématique entre ces 4 réalités sociales (les bons drogués d’un côté, au chaud dans les saunas aux prix prohibitifs, et les mauvais drogués de l’autre, dans la rue). Ainsi, toutes les dérives droitières sont permises et surtout justifiées. En tant qu’européen d’origine, qui a expérimenté ces problématiques d’instrumentalisation de l’exclusion sociale à des fins politiques et économiques, je vous mets en garde : la problématique est beaucoup plus complexe, les réponses diverses et adaptées, et les journalistes devraient faire plus attention – ils ont certes un devoir d’information, mais alors éclairée et nuancée.

Ensuite, on nous explique que cette initiative fait suite à la campagne de délation diront certains, témoignage diront d’autres, sur les incidents ayant lieu dans le Village et mise en place l’été dernier. Alors même qu’aucune évaluation n’a été réalisée, on relance le processus avec le PDQ 22 ! Et pour cela, on fait appel à « 4 figures publiques, très estimées de la communauté gaie ». Mais quel sondage représentatif nous confirme que ces personnes sont estimées ou même estimables ? Elles sont toutes de la même génération, toutes blanches, artistes et/ou commerçant.e.s (et n’ont certainement jamais fait usage de drogue, lol). En termes de représentation communautaire on peut faire mieux…

Mais passons, car il y a pire. Ghislain Rousseau – dont chacun aura compris que je ne partage pas les convictions politiques ni même les méthodes populistes consistant à réclamer plus de répression – affirme sans honte : « On lance cela et on ne sait pas jusqu’où cela peut aboutir. […] on verra ensuite… ». Je ne sais pas s’il faut rire ou se mettre en colère, mais on est là au cœur du problème : la légèreté avec laquelle les conséquences néfastes potentielles en termes de stigmatisation, de ségrégation et d’exclusion des plus vulnérables de nos villageois.e.s sont carrément ignorées ! Les travailleuses(rs) du sexe, les toxicomanes, les personnes trans, les itinérants, les jeunes virés par leurs familles homophobes, on s’en calice ! (Suis-je bête, on veut les pousser j’avais oublié). L’expertise des associations communautaires est méprisée, l’impact sur leur travail essentiel ignoré. C’est tout à fait scandaleux ! Plus que de l’amateurisme, c’est de l’activisme aveugle. Espérons qu’il ne devienne pas sourd.

En fait, sous couvert de « civisme », cette campagne commerciale me semble plutôt être du contrôle social déguisé par quelques individus qui s’autoproclament représentatifs. Il s’agit là d’un déni démocratique certain. Finalement dans cette initiative non représentative et non professionnelle, on ne cherche qu’à supprimer les symptômes (itinérance, poly-toxicomanie, incivilités, agressions), sans en traiter les causes profondes, structurelles, sans aller à la racine de ces causes (homophobie, racisme, pauvreté, criminalisation du travail du sexe et des drogues, désengagement financier de l’État et de la municipalité auprès des groupes communautaires, etc.). En effet, à part le recours à la SPVM, aucun appui aux groupes communautaires et à leur expertise en matière d’itinérance, de travail du sexe ou de toxicomanie ; aucun appui à la décriminalisation du travail du sexe ou des drogues ; aucun appui à la création de Services d’injection supervisés qui pourtant ont montré, là où il sont expérimentés, leur efficacité en termes sanitaire (baisse des infections VIH/Hépatites, augmentation des cures de désintox), létal (baisse du nombre d’overdose) et sécuritaire (baisse de la criminalité). Aller à la racine des causes, c’est cela être radical, car sinon se prétendre radical n’est juste qu’une vulgaire instrumentalisation sociale ou artistique qui ne trompe personne, qui fait le jeu des Conservateurs au pouvoir et remplira les nouvelles prisons de M. Harper pour mieux vider nos portes-monnaies…

Bref, cette initiative « citoyenne » est au niveau zéro du politique et du communautaire. À bien l’analyser, elle ressemble plutôt à une campagne de marketing social en vue de pérenniser la santé économique du Village et de ses commerçant.e.s – financée comme par hasard par la SDC du Village – tout en instrumentalisant la tranquillité des résidents. Mais je n’ose pas croire qu’il s’agirait là d’une simpliste lutte des classes menée par des entrepreneurs de morale tous impeccablement blancs et bourgeois, aux préoccupations mercantiles et avec une conception communautaire très monolithique. Non, j’affabule, c’est simplement de la gentrification déguisée en lutte contre l’homophobie de la part de nos « représentants » qui ont semble-t-il oublié leurs histoires et nos diversités… Beurk.

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