Notre-Dame, philanthropie et laïcité

La philanthropie, c’est de la marde?

Entendons-nous bien : dans le meilleur des mondes, les richesses produites seraient équitablement redistribuées et le Secours catholique ou l’UNESCO n’existeraient pas. L’État français, et non la charité chrétienne, prendrait en charge convenablement les bidonvilles de migrants [i]. Une taxe sur les flux financiers permettrait notamment de sauvegarder et de prendre soin des patrimoines mondiaux matériels, immatériels et naturels de l’humanité, qui ne seraient plus pris en otage par la géopolitique internationale [ii].

Cela étant dit, comme nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes mais sur une planète en état de putréfaction morale, matérielle et environnementale, il peut être choquant de voir les plus grandes fortunes de France, spécialistes de l’évasion fiscale, se porter en quelques heures au chevet de Notre-Dame à coût de millions [iii], alors que des clochards y dépérissent à ses pieds ; d’autant que notre président des riches, chanoine de Latran, est loin de l’objectif zéro SDF qu’il a promis [iv]. Notre Jupiter pyromane a bien tenté de récupérer habilement ce moment de communion nationale avec une rhétorique impeccable comme à chaque fois, mais personne n’est dupe.

Une fois que l’on a dit ça et réactivé notre indignation légitime sur le deux poids deux mesures – et que oui ce serait super mieux si on avait pas besoin de Bill Gates pour soigner une bonne partie des africain·e·s qui vivent avec le VIH – peut-on prendre du recul? Qu’est-ce que #Notre-Dame nous dit, sociologiquement et politiquement?

Première chose : cela a permis de mettre une pression gagnante sur les milliardaires en questions qui ont dû promettre qu’ils ne profiteraient pas des crédits d’impôts accompagnant leurs dons astronomiques. C’est la moindre des choses quand on sait que la société Kering des Pinault est accusée de plus de 2,5 milliards de fraude fiscale [v]. Plus que jamais, l’incendie de Notre-Dame publicise les priorités à géométrie variable de notre système capitaliste. C’est une bonne chose. Mais franchement, rien de nouveau sous le soleil du parvis de Notre-Dame…

Catholaïcité et déculturation?

Deuxième constat : l’incendie de Notre-Dame a suscité une émotion considérable, collective et partagée, même au-delà des frontières françaises. Comment se fait-il, dans le pays qui se gargarise de sa laïcité, que l’incendie d’une cathédrale provoque quasiment autant d’émotion que lors d’attentats?

D’abord c’est logique : avec 12 millions de visites annuelles dans le pays le plus visité au Monde, et un tel prestige historique et artistique, il s’agit là d’un effet mécanique dont les réseaux sociaux et les médias sont la cohérente caisse de résonance. Donc calmons-nous. C’est pas demain matin que les rapports de domination (post et néo)coloniaux ne se retranscriront plus mécaniquement dans nos moyens de communication. Et les mèmes manichéens n’y changeront rien. Alors l’indignation à propos de la destruction du quartier médiéval de Sanaa par l’Arabie saoudite et ses alliés, c’était il y a 4 ans qu’il aurait fallu l’avoir! Là, c’est trop tard et ça sent l’opportunisme moral gauchiste…

Ensuite, cette réaction n’est vraiment pas étonnante. Ça fait quand même un moment que l’on sait que la France est un pays catholaïque qui ne traite pas ses religions chrétiennes historiques sur un même pied d’égalité que les autres. Ça fait longtemps qu’on voit que la laïcité est devenue le paravent de l’islamophobie et l’alibi de l’antisémitisme. Je comprends donc que l’émotion Notre-Dame provoque une crise d’urticaire parmi nos laïcistes et de la dissonance cognitive chez certain·e·s gauchistes athées. Mais un même temps, une telle réaction en dit long sur, au mieux leur aveuglement volontaire, au pire leur inculture.

Et c’est là le dernier constat à faire dans cette histoire. Un certain nombre de nos concitoyen·ne·s n’ont aucune fucking idée de l’importance anthropologique de la spiritualité, ni même de la réalité contemporaine du fait religieux. C’est effrayant de vivre en vase clôt à ce point-là. Au point d’avoir développé une sorte de déculturation généralisée. A-t-on développé en France – et au Québec où on observe des réactions équivalentes en plein moment politique d’obsession laïciste à cause du projet de loi 21 – une forme de supériorité morale anticléricale au point de pousser des cris d’orfraie ou des gloussements de vierge effarouchée devant le spectacle des vigies de prières pour Notre-Dame ou de citoyen·ne·s en pleurs?

Anticléricalisme et islamophobie…

Si seulement les conséquences de cette déculturation anticléricale se réduisaient aux caricatures monomaniaques de Charlie Hebdo, aux tweets du président du Printemps républicain, aux obsessions journalistiques de Marianne, ou aux médiatiques croisées antivoile traumatisées, toutes et tous bien au chaud dans le confort de leurs salons bourgeois… ça ne serait pas trop grave. Leur pensée circulaire totalisante est facilement déconstruite par les faits sociologiques et historiques. Laissons-les se dépatouiller avec leurs consciences et leurs névroses respectives.

Non le problème de cette déculturation anticléricale, c’est qu’elle empêche aujourd’hui un certain nombre de gens, de faire la différence entre la religion et le fait religieux, entre des institutions et les personnes croyantes, entre des dogmes divers et leurs multiples interprétations et mise en application. C’est exactement pour cela que sur les réseaux sociaux et dans les enquêtes sérieuses, on se rend compte que les gens ne font pas la différence entre une femme voilée et la charia, entre un musulman et un terroriste. C’est exactement pourquoi dans la tête d’anticléricaux, les prières pour Notre-Dame ou un catholique pro-avortement, ça bug.

En fait, beaucoup de personnes laïcistes et anticléricales semblent être aujourd’hui plus prisonnières de leur dogme que les personnes croyantes. Et oui, Gandhi et Khomenei étaient croyants mais le premier était pacifiste, le deuxième était totalitaire. Malala Yousafzai est prix Nobel de la paix et elle porte un voile. Oups, c’est compliqué…

Comprenez-vous mes camarades qu’en faisant la leçon sur les réseaux sociaux et ailleurs à propos de Notre-Dame, vous hystérisez la dialectique des suprémacistes blancs, vous faites du classisme en méprisant l’émotion populaire, et vous enflammez le sentiment anticlérical donc antireligieux et in fine, antimusulman? Ce n’est pas les prêtres pédophiles qui en pâtiront, mais bien les femmes voilées. Alors de grâce, Notre-Dame, revenez-en!

 


[i] https://www.pri.org/stories/2017-04-04/migrants-are-returning-calais-france-and-residents-arent-sure-how-cope / https://www.secours-catholique.org/migrants

[ii] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=1021

[iii] https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/04/16/arnault-bettencourt-pinault-les-promesses-de-don-affluent-pour-la-reconstruction-de-notre-dame_5451035_3224.html

[iv] https://www.huffingtonpost.fr/2019/02/27/macron-a-t-il-vraiment-baisse-les-credits-de-lhebergement-durgence_a_23678934/

[v] https://www.lemonde.fr/evasion-fiscale/article/2018/03/16/le-groupe-francais-de-luxe-kering-aurait-soustrait-2-5-milliards-d-euros-d-impots-selon-mediapart_5272324_4862750.html

Publicités