Québec solidaire et les alliances politiques : contre l’habitus, se rallier…

Quand le débat sur l’alliance électorale été lancé à l’intérieur de Québec solidaire, au moment du Conseil national de novembre 2016 auquel je participais en tant que délégué de l’association d’Hochelaga-Maisonneuve, ma première réflexion a été celle d’un syndicaliste et d’un homme blanc privilégié. Un syndicaliste professionnel qui lutte au quotidien contre les impacts concrets du néolibéralisme et de l’austérité. Et qui a l’habitus de converger avec d’autres organisations syndicales et d’autres syndicalistes, qui ne pensent pas toujours pareil que la mienne et que moi. Alors je me suis dit qu’on ne pouvait pas rejeter d’un revers de la main des alliances qui permettraient en 2018 de battre les libéraux si destructeurs, tout en négociant des avancées structurelles aux impacts concrets dans la vie des gens :

  • réinvestissement dans les services publics ;
  • salaire minimum à 15$ : ça touche pas mal les femmes et les personnes migrantes cette affaire-là ;
  • loi sur le maintien de l’équité salariale : que le gouvernement Marois a contestée avant d’être suivi par celui de Couillard ;
  • lutte contre les discriminations systémiques : en faisant une commission parlementaire révélant les problématiques cachées en la matière, tout en mettant en place les propositions ma foi pertinentes du PQ sur le sujet ;
  • etc.

Et puis il y avait cette contradiction évidente chez les partisans de l’autonomie absolue : refuser de discuter maintenant avec le PQ, alors même qu’avec un mode de scrutin proportionnel, nous serions bien obligés de discuter avec lui. À moins de penser que nous aurons un jour plus de 50% des voix lors d’une élection, et pourrions alors gouverner seuls – soyons sérieux, du moins à court terme.

Bref, on ne fait que retarder l’échéance de s’allier – électoralement ou sur le plan législatif – et en attendant, on laisse les victimes du néolibéralisme de côté…

Mais d’un autre côté justement, les personnes premières concernées par le racisme et qui sont membres de Québec solidaire – pourtant elles-mêmes des victimes très nombreuses et de première ligne du même néolibéralisme – nous ont dit que toute alliance politique avec le PQ est impossible, parce qu’inéthique voire immorale. Et cela pour des raisons rationnelles : Charte des valeurs jugée catho-laïque, xénophobe et fémonationaliste… Mais surtout, refus de s’inscrire dans un antiracisme explicite ; de condamner/bannir publiquement les militants/sympathisants péquistes racistes ; de soutenir une commission sur les discriminations systémiques ; ou de reconnaître les liens généalogiques que la violence symbolique – des radios poubelles, de la wedge politique ou des réseaux sociaux – exerce sur le maintien voire l’accentuation des rapports de domination, et notamment, dans le cas de l’attentat islamophobe de Québec.

Or, ça aurait été la première fois que Québec solidaire n’aurait pas écouté les personnes premières concernées. Car la méthodologie historique, systématiquement et consciencieusement appliquée dans notre processus de construction politique au sujet des autochtones, des femmes, des personnes LGBTQIA+, vivant avec un handicap ou travailleuses du sexe, ne serait alors plus d’actualité pour les personnes musulmanes, arabes, berbères, noires, etc. Serions-nous touchés par un racisme systémique dans notre praxis politique, ou aurions-nous un ethos politique à deux vitesses? Je ne le crois pas, et la décision largement majoritaire du dimanche historique nous l’a prouvé. Avec le recul et le déchaînement de hargne que nous subissons depuis lors, on peut être fier.es!

D’autre part, avec l’autre recul des sciences politiques et de l’histoire, force est d’admettre que les alliances politiques n’ont jamais fonctionné que lorsqu’il existait des systèmes législatifs de représentation proportionnelle. Sinon, le junior de l’alliance se fait toujours bouffer par le senior. Croyez-en mon expérience française (Gauche plurielle, UMP, majorité présidentielle hollandaise). A contrario, partout où la gauche radicale a augmenté ses suffrages ces dernières années, c’est là où elle s’est constituée de manière autonome en refusant de faire alliance avec la gauche libérale et ethniciste. La France insoumise, notamment, vient tout juste de nous le démontrer. Et là où elle a échoué, comme en Allemagne, c’est parce qu’en face, les adversaires se sont coalisés. Alors, devions-nous prendre le risque d’un Québec solidaire soumis au Parti québécois à cause de magouilles électorales?

Quitte à faire des paris sur le dos des électeurs et avec la bonne foi péquiste, nous avons largement choisi de rester autonomes, de manière à pouvoir nous regarder en face, et continuer à attirer dans notre projet – véritablement entièrement progressiste – les personnes qui représentent l’avenir du corps électoral sur le plan démographique : les communautés ethnoculturelles, les progressistes anglophones, les jeunes ayant grandi dans la diversité.

Mais il faudra en contrepartie – et c’est primordial – assumer notre part de responsabilité dans le maintien probable en 2018 du statu quo actuel, qui affectera les plus précaires, et ainsi redoubler d’efforts dans nos luttes sociales. Condition sine qua non de notre crédibilité.

Le chantage que l’on nous a fait – alliez-vous avec le PQ sinon ce sera les libéraux – me fait pensez étrangement au chantage que je viens de vivre comme français d’origine, avec les anti-Mélenchon, et que nous avons vécu avec mes camarades d’outre-Atlantique de la part du Parti socialiste français ces 15 dernières années! C’est-à-dire : s’allier aux libéraux soft pour faire battre les libéraux hard… C’est quoi ce projet politique? Puis après? On va s’allier aux machistes pour faire battre les misogynes? On va s’allier aux « justes xénophobes » pour faire battre les racistes purs et durs?

Ne nous trompons pas, ce qui s’est joué dimanche, c’est ce qui va se jouer dans 10 ans : une alliance avec des libéraux bleus conduirait à terme au pouvoir – par dégoût et cynisme de l’électorat – une CAQ brune alliée aux Bernard Rambo Gauthier de ce Monde. Alors maintenant que le spectre politique québécois s’est clarifié : RÉSISTANCE!

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