Stigmatisation et marginalisation : contrôle social ou politique de l’autruche ?

[3 septembre 2009]

La stigmatisation sociale du sexe sans latex construit comme anormaux les rapports sexuels sans préservatif. Elle fait glisser un comportement naturel auquel aspirent une écrasante majorité, vers un comportement dangereux du point de vue sanitaire, déviant voire criminel, en tout cas antisocial et privilège de la reproduction. Dès lors, il s’agit de le condamner, de le combattre ou au mieux de le contrôler, par tous les moyens coercitifs possibles, y compris la violence symbolique et la désinformation. En disqualifiant du point de vue socioculturel un comportement sexuel minoritaire en dehors du couple autorisé, mais surtout a-normatif (en dehors de la norme préventive), on ouvre alors la voie à la stigmatisation de tout autre comportement sexuel minoritaire considéré comme déviant. A qui le tour ? Alors que toute l’histoire de la libération sexuelle est axée sur la dé-normalisation de la sexualité, ne doit-on pas craindre que la stigmatisation du sexe sans latex fasse le jeu des néoconservateurs, en appuyant leurs interprétations hétérosexistes, moralistes et prohibitionnistes de la sexualité ? Les effets de la stigmatisation du sexe sans latex sont contre-productifs en terme sociopolitiques d’une part et en terme préventif d’autre part puisqu’ils marginalisent les individus concernés : au pire, on ne peut alors pas les prévenir, au mieux, de manière peu actualisée. Pourquoi certains s’acharnent à marginaliser le sexe sans latex, en le réduisant à priori à du sexe à risque pathologique alors qu’il concerne un tiers des gais dans les 6 derniers mois et la majorité d’entre eux à l’échelle d’une vie ? Le travail de Véronique Guienne peut nous guider. Celle-ci indique que la marginalisation a pour fonction sociale de déculpabiliser le centre en détournant son regard de la marge. Ainsi quand on marginalise, cela permet de garder les yeux fermés sur une réalité qui incommode, et ainsi de se déculpabiliser de ne rien faire. Il est légitime de se demander si les tradipréventionnistes, en marginalisant la problématique du sexe sans latex à l’aide de sa stigmatisation, n’ont pas tout simplement cherché à éviter une réalité complexe et difficile qui les dépasse, voire à la refouler ? Ainsi quand on marginalise, pas question de se questionner individuellement, pas question de se responsabiliser collectivement : la responsabilité est celle du seul marginal et la réponse n’est pas pensée comme communautaire, c’est-à-dire dans le respect et la prise en compte de la diversité et des tensions de la collectivité considérée ! La marginalisation est un leurre : elle donne le sentiment au centre d’avoir pris ses responsabilités sans pour autant responsabiliser le citoyen.

40 ans après les émeutes de Stonewall, il est temps de bannir les campagnes de prévention qui s’appuie sur la discrimination d’une partie de notre communauté. Ce n’est pas de cette communauté dont je veux : elle est idéelle. Il faut militer pour notre communauté réelle, dans toutes ses diversités, plaisantes ou non !

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Référence :

Guienne Veronique, 2007, « Savoir se vendre : qualité sociale et disqualification sociale », Cahiers de recherche sociologique, no 43, janvier 2007, Montréal, Liber, p. 7-20

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