Pilule préventive v.s. prévention combinée: dissonance et paradoxe

[Co-écrit pour l’association Warning, 15 avril 2016 : http://thewarning.info/reflexion/pilule-preventive-v-s-prevention-combinee-dissonance-et-paradoxe/]

Depuis quelques temps, des langues se délient: de plus en plus de prépeurs affirment qu’ils ont commencé la prep pour pouvoir se passer de préservatifs. D’autres constatent qu’ils ont fini par s’en passer parce qu’ils prennent maintenant du Truvada. Pourtant, les discours officiels entourant cette pilule aussi efficace que le préservatif pour se protéger du VIH restent ambigus de ce point de vue. Encore une fois, on élude la réalité en détournant le regard vers la prévention combinée. Explications.

Prévention combinée : pointer ces IST que nous ne saurions avoir?

Warning défend depuis longtemps une pratique ouverte de la prévention combinée, soit la possibilité pour les individus de choisir de manière consensuelle entre différents outils de prévention: l’un, l’autre ou plusieurs à la fois, exclusivement, en alternance ou simultanément. « Il s’agit d’offrir l’ensemble de la palette de prévention sans vision normative, et sans hiérarchie  », explique le professeur François Bourdillon. Mais lorsqu’on analyse certains des discours officiels ayant une forte portée normative à propos de la prep (OMS, ONUSIDA, CDC, etc.), la prévention combinée est alors souvent appliquée de manière fermée : la combinaison de Truvada et de préservatif doit être simultanée, notamment parce que la pilule préventive ne réduit pas le risque de contracter d’autres IST que le VIH, contrairement au préservatif. Voilà pourquoi Warning préfère parler de « prévention diversifiée » depuis longtemps, car le terme de « combinée » sème la confusion. Pire, cette prévention « combinée » devient injonctive lorsqu’elle est appliquée de manière fermée pour la combinaison prep + préservatif (ceinture + bretelles), alors qu’elle ne devrait être qu’émancipatrice.

On comprend aisément que le discours ceinture + bretelles puisse constituer l’approche médicale la plus raisonnable, une stratégie pour rassurer santé publique et population inquiètes de l’augmentation des IST, et permet de faire taire les anti-prep obnubilés par ces-dernières. Est-ce là l’effet d’une économie de la santé réduite à son seul aspect comptable et hygiéniste? Le problème, c’est que la santé sexuelle n’implique pas l’absence de maladies mais leur prévention et leur traitement. Le risque zéro n’existera jamais, alors que « de nouvelles recommandations pour la prévention, le dépistage et le traitement des IST dans les différents publics et classes d’âge seraient absolument nécessaires car elles restent le parent pauvre de la santé sexuelle  », rappelle France Lert. 10 ans qu’on entend régulièrement ces alertes… et pourtant les IST ne cessent de se répandre. Pourquoi?

Car l’articulation des discours de santé publique avec une vision de « promotion de la santé idéelle sans maladie » est une impasse qui ne peut répondre aux pratiques réelles des personnes, à leurs besoins et aux dynamiques épidémiologiques. Par conséquent, devons-nous encore accepter le dogme des discours politiquement corrects en santé publique pour permettre « au système de fonctionner »? Devons-nous nous résigner à ce qu’ils soient toujours déconnectés de la réalité comportementale pourtant documentée dans les essais ouverts sur la prep? Devons-nous accepter que, dans le fond, les politiques en santé sexuelle soient toujours d’abord issues de discussions morales, hygiénistes et comptables alors que les données probantes et les questions identitaires devraient être primordiales?

Prépeurs : post- ou néo-barebackers?

Plutôt que de s’obstiner à promouvoir un discours déconnecté, nous devrions admettre sereinement ce qui est en train de se produire : la pilule préventive va remplacer le préservatif pour beaucoup de personnes. Cela permettrait d’anticiper la stigmatisation grandissante des « prépeurs qui coûtent chers à la société parce qu’ils n’utilisent pas le préservatif ». Ne soyons pas dupes : cette stigmatisation visera d’abord – voir seulement – les homosexuels, et donc nourrira l’homophobie.

Il conviendrait alors que les pharmacosexuels séronégatifs assument à leur tour haut et fort qu’ils ont remplacé le préservatif par des molécules. Il conviendrait de l’affirmer sans honte (#BarebackIsOver)! Il conviendrait aussi que les professionnels de la prévention arrêtent ce silence à demi-mot, cette hypocrisie. La diffusion de la prep exigera un discours de vérité qui promeut systématiquement le non-jugement des pathologies liées au mode de vie (#SlutShamingIsOver!) et la promotion généralisée et visible de leur dépistage.[1]

N’oublions pas que les gais québécois et français ont respectivement 56 et 200 fois plus de chances que les hétérosexuels de contracter le VIH dans leur vie, à cause de la prévalence du VIH dans nos communautés. Et cela, personne ne peut en être tenu comme responsable : nous sommes tous tributaires des déterminants sociaux de santé.


Notes :

[1] D’ailleurs, dans l’Évaluation du Plan national de lutte contre le VIH-sida et les IST 2010-2014en France, deux recommandations pointent l’absence de politique globale sur les IST comme nous le demandons : 

8. Concevoir une stratégie de prévention des IST par population associée à un système de surveillance permettant de suivre et d’évaluer cette stratégie populationnelle en particulier pour la syphilis, la gonococcie, les infections à Chlamydia et les coinfections. [p.20]

10. L’offre et la pratique de dépistage VIH mais aussi des principales IST (syphilis, gonococcie, infections à Chlamydia et hépatites) doivent être substantiellement augmentées dans les populations exposées grâce à une politique redéfinie et adaptée aux contextes régionaux (populations, offre de services de prévention, de dépistage et de soins). Ce sera le cas également pour les DOM avec une déclinaison par département en raison de leur grande hétérogénéité épidémiologique. [p.26] 

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