Justice transformatrice : la justice de qui et de quoi ?

Suite à son interpellation publique par des féministes se définissant comme radicales, le collectif de la Radical Queer Semaine 2015, après avoir convoqué une réunion à laquelle je suis allé, a indiqué le jeudi 19 mars la manière dont il entendait gérer ses espaces dans le cadre du festival qu’il organise, et notamment en fonction des problématiques sur la présence potentielle d’« agresseur.es » et de « survivant.es ». Cette réunion rassemblait des personnes ayant des opinions diverses sur la justice transformatrice, sur son efficacité, ses limites et son application dans différentes communautés avec des réalités diverses et inégales à propos des oppressions et des privilèges qui les traversent. Et la seule analyse « académique » de cette question de la justice transformatrice était le fait d’une seule personne, qui faisait de ses observations empiriques force de loi, ce qui sur le plan méthodologique et éthique est particulièrement discutable. À la suite de cette réunion et des réactions publiques sur le mur Facebook de la RQS 2015 (après la publication du modèle de gestion des safer spaces décidé par le collectif RQS 2015), j’ai constaté plusieurs choses :

(1) Des personnes ne sont pas d’accord avec les choix de gestion faits par la RQS 2015. C’est leur droit le plus strict. Et le débat est toujours salutaire. Mais les désaccords, les questionnements et parfois la colère légitime des un.es et des autres se transforme vite en propos diffamatoires, en procès d’intention et en insultes. On dénonce la violence par la violence : le serpent se mord la queue et le cycle de la violence est nourrit par celles/ceux-là même qui la dénoncent avec force et avec raison par ailleurs.

(2) Ces différences de conceptions de gestion de la sécurité optimum dans les safer spaces s’opposeraient et seraient apparemment irréconciliables :

D’un côté, le choix du collectif RQS 2015 que l’on peut qualifier d’inclusionniste : le dialogue d’abord, l’exclusion des « agresseur.es » si aucune autre solution ne convient aux « survivant.es ». Pourquoi ? Parce que l’exclusion sociale est inscrite dans l’expérience queer, elle marque au fer rouge la chaire des personnes LGBTIQA+. Elle est l’outil systémique [hétérocispatriarcal] qui brise tous les jours les identités queers. Elle est le corollaire de la criminalisation qui forge l’histoire de leurs oppressions. Une histoire queer qui est aussi inscrite dans celle excluante du VIH/sida : il ne faudrait pas l’oublier si l’on souhaite comprendre et respecter les cultures queers. Cette particularité expériencielle queer neutralise ou structure pour certain.es d’entre eux/elles leur capacité et manière d’agir sur leurs violences intracommunautaires : exclure c’est diviser, diviser c’est réduire le nombre de membres ami.es/allié.es de sa communauté d’appartenance qui fait souvent place de famille choisie, de famille de substitution, pour des personnes rejetées par leur famille de naissance et/ou leur quotidien. Leur existence sociale, leur humanité, passe forcément par leur communauté. Sans communauté, que leur restent-ils/elles ?

De l’autre côté, le modèle féministe exclusionniste : exclusion d’abord, puis réintégration des « agresseur.es » selon les besoins des « survivant.es » et le degré de prise de conscience de l’« agresseur.e » (ce qui implique qu’il est possible que l’exclusion dure éternellement, comme dans le système institutionnel carcéral traditionnel). Pourquoi ? Parce que la sécurité des « survivant.es » passe par leur reconnaissance communautaire et donc par la stigmatisation sociale des « agresseur.es » qu’il convient de transformer en parias de manière à ce qu’ils/elles partagent l’expérience d’auto-exclusion des « survivant.es ». La prise de conscience de l’« agresseur.e » passerait nécessairement par un retournement de sa violence individuelle en une violence symbolique (sociale et communautaire), par le partage du ressenti (L’arroseur arrosé). Si vous n’êtes pas d’accord avec cette logique, vous êtes systématiquement accusé de backlash. Ce parti-pris produit même un oxymore idéologique incroyable avec l’invention du concept d’exclusion inclusive !

oxymore

(3) Les débats entourant la conception de la justice transformatrice et de ses mécanismes d’application sont aussi nombreux que clivant. Il s’agit de rappeler qu’historiquement, la justice transformatrice a été inventée par les femmes ethnicisées étatsuniennes pour gérer des violences intracommunautaires qui auraient conduit leurs hommes violents dans le complexe industriel carcéral raciste des États-Unis si une justice alternative n’avait pas été pensée et mise en place. Évidemment, l’appropriation d’un tel concept par des populations et des communautés majoritairement blanches, hétéro et cis pose des défis, des contradictions et des tensions – notamment dans et pour les communautés lesbiennes, gaies, bies, intersexes, queers et trans – qu’il s’agit de poser sereinement mais sûrement, et que les joutes verbales sur les réseaux sociaux ne permettent certainement pas. Il n’y a pas une mais des justices transformatrices.

(4) À l’heure actuelle, il n’y a à Montréal aucun système/modèle de prise en charge intracommunautaire ou intercommunautaire reconnu et légitime en termes de justices transformatrices qui soit totalement neutre. Il s’agirait alors pour toutes les personnes concernées de réfléchir à des solutions pour l’avenir. Car sinon, ça veut dire quoi et ça implique quoi ? Ça veut dire que celles et ceux qui prônent [le dialogue dans le cadre de] la justice transformatrice ne sont même pas capables elles/eux-mêmes de dialoguer pour trouver des solutions qui conviennent entre des personnes qui n’ont pas les mêmes modèles de justice transformatrice, de résolution des conflits ou de gestion des agressions/dénonciations. Ça implique qu’il n’y aura pas d’entente possible et que donc l’issue vers un processus négocié par les parties [opposées] ne se fera pas. Qui en paye le prix ? Les « survivant.es ». Au bout du compte, tout le monde est perdant et pratiquera l’exclusion ou l’évitement (intra et intercommunautaires) pour mieux entretenir les rumeurs sur les un.es et les autres : les « survivant.es », les « agresseur.es », leurs proches. Par contre, les entrepreneurs/ses de morale qui jettent la pierre si promptement sur les réseaux sociaux auront la conscience tranquille : J’ai aidé les « survivant.es » avec mon indignation : je suis un.e bonn.e allié.e. Ces mêmes personnes qui parfois ont d’ailleurs l’indignation sélective ou moins vigoureuse, et laissent passer des violences dans leurs propres communautés (putophobie, transphobie, biphobie, sérophobie, racisme, etc.) sans que cela ne provoque de réelles remises en questions, ni même de longs discours sur murs Facebook interposés, et encore moins d’exclusions.

(5) On ne fera pas l’économie d’un débat sur la typologie et la hiérarchisation des violences. Sinon on atteint ici le comble de l’hypocrisie et on méprise la Mémoire et l’Histoire. Se tromper inconsciemment de pronom n’est pas aussi violent qu’un viol avec voie de faits graves. Dire à une personne vivant avec le VIH qu’on a peur du sida n’est pas aussi violent qu’un coup de poing dans la gueule ou dire à une femme trans qu’elle n’est pas une vraie femme. Tuer un moustique ne vaut pas génocide. Un consentement biaisé ou des remords d’avoir consenti ne valent pas un non consentement ou une absence de consentement claire. En refusant de hiérarchiser les violences et de considérer les circonstances (atténuantes/aggravantes), de dénier leur incorporation subjective, on les réduit toutes au silence, et on disqualifie le concept même de survivance : pour survivre, il faut d’abord vivre quelque chose, et survivre à quelque chose. On peut mourir d’un viol collectif, on ne meurt pas d’une main aux fesses. La banalisation du concept de survivance pour qualifier n’importe quels types de violences et d’émotions négatives est non seulement une imposture éthique, mais est surtout contre-productif. Mais si vous osez interroger cela, c’est du backlash. Car pour les exclusionnistes, toute violence mérite exclusion, lynchage médiatique voire bannissement (Qui vole un œuf vole un bœuf : coupons la main du voleur !).

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(6) Finalement, comme le font remarquer des consœurs et confrères français.es :

Derrière la volonté de réfléchir à nos espaces safe, nos relations safe, nos communautés safe, nos ami.es safe, se cache un mouvement de sécurisation de nos communautés. Certain.es voudraient non seulement une communauté sans agressions, sans cris, sans pleurs, sans insultes, mais en plus, ielles pensent bons d’exclure quelqu’un.e d’un espace parce que quelqu’un.e d’autre est « mal à l’aise ». Il ne faut donc plus seulement se protéger des agressions, il faut également se protéger de nos émotions et ne surtout pas les affronter. Donnez-moi de la jouissance et du plaisir, mais ô surtout, protégez-moi de la gêne et de la colère ! Apparemment certaines émotions ne valent pas la peine d’être ressenties…

Dès lors, quelles responsabilités individuelles et communautaires avons-nous en tant que « survivant.es », « agresseur.es », les deux à la fois et leurs proches ? Est-ce la place de « communautés » – d’ailleurs bien commodément jamais définies – de gérer, juger et sanctionner les violences interindividuelles ? Voulons-nous créer des milices para-policières communautaires ? Mettre en place des tribunaux d’exceptions parallèles avec des juges, des procureur.es et des avocat.es de substitutions ? Quelle légitimité aurions-nous pour nous substituer ainsi au système de justice institutionnelle et aux Chartes des droits et libertés ?

Parce que pour le moment, on fait plutôt place à un concours de vertus, de malaises et parfois de victimisation. Chaque clique se contrefout de sa propre éthique mais se gargarise de la dénoncer ailleurs. On tente de tirer la couverture et la vérité de son côté, anathématisant les soi-disant mensonges et parti-pris de l’infâme contradicteur, distribuant des bons et des mauvais points en féminisme pour mieux se construire une bonne conscience de bon.ne féministe. Chacun.e est là pour neutraliser l’Autre, tant pis pour les solutions, et surtout ne parlons pas de réhabilitation. Bref, irresponsabilité et hypocrisie à tous les étages. On attendrait autre chose qu’une économie néolibérale et para-carcérale de la gestion des violences interindividuelles de la part de communautés qui se prétendent intellectuelles, progressistes et majoritairement anticapitalistes. Justices transformatrices vous dîtes ? Où, quand, comment ? Vraiment ?

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