Upop Montréal : « Loi et sexualités : la criminalisation du VIH/sida »

[Présentation dans le cadre de la série de cours « Politique queers, dans le lit et dans la rue » de l’Université populaire de Montréal. Café L’Artère, 17 mai 2013]
« Les lois et les régulations en matière de sexualité, poussées à leur pire degré, constituent un apartheid sexuel. » Gayle Rubin [1]

Avant-propos

Comme vous l’avez vu dans vos précédents cours, les théories queers sont influencées au départ par les réflexions du philosophe homosexuel et sadomasochiste Michel Foucault. Or, pour Michel Foucault, le sujet prend une place primordiale dans l’analyse de la société. Car selon Foucault et en simplifiant, les sujets ne sont jamais neutres puisqu’ils sont toujours insérés dans des rapports de pouvoirs conscients ou non, qui leur sont favorables ou pas. En tant que sujet – et ici en tant que « sachant » – je ne suis donc moi non plus pas neutre. Alors avant de vous parler de l’objet pour lequel on m’a demandé d’intervenir, il convient que je me situe, avec ma subjectivité et mes partis-pris idéologiques, de manière à ce que vous soyez capables de nuancer, mettre en contexte le savoir que je vais vous proposer. Et pour relativiser si nécessaire ma légitimité et celle de mon discours.

Je suis né il y a 35 ans en France dans une famille nucléaire de classe moyenne supérieure avec une culture bourgeoise de gauche. Je suis gai, syndicaliste, éducateur en service de garde et intervenant social auprès des travailleurs du sexe de rue. Je suis anthropologue de formation. J’ai fait une majeure en histoire-géographie, puis un baccalauréat en anthropologie, suivi d’une maîtrise en ethnologie européaniste et d’un diplôme d’études approfondies des migrations et des relations interethniques dans un laboratoire universitaire féministe parisien. Je suis aussi titulaire d’un diplôme en pédagogie de l’enseignement supérieur et je poursuis actuellement un certificat en éducation en garde scolaire. Je me suis donc spécialisé en anthropologie sociale et culturelle, en sociolinguistique, en ethnologie urbaine, en études ethniques et LGBT. J’ai donc été marqué par le matérialisme historique, le structuralisme, le constructivisme et les théories queers. Je suis par conséquent très attaché à l’approche ethnographique, à l’empirisme de terrain. J’ai écris deux mémoires s’appuyant sur la méthodologie interactionniste ; l’un portant sur les Mondes de l’art de la techno alternative et l’autre à propos des homosexuels d’origine maghrébine vivant en région parisienne. Cela dit, je ne me considère pas comme un universitaire, mais plutôt comme un libre penseur.

Mon expertise dans le domaine du VIH/sida est plus profane qu’académique. Elle s’est construite à travers mon expérience subjective et au sein de mon engagement militant avec l’association Warning ; une association en santé communautaire de statut juridique français issue d’une scission avec Act Up-Paris en 2003. Parce que nous nous ennuyions au sein d’associations figées dans leur conception anti-sexe sur la prévention [2], nous avons lancé ce groupe pour élaborer de nouvelles pistes de réflexion sur le rapport des hommes gais à leur santé corporelle et mentale qui prennent en compte les transformations des modes de vie LGBTQ dans les sociétés occidentales. Tel un think-tank, nous cherchons à renouveler, au sein même du dispositif de lutte contre le sida (donc souvent avec et pas systématiquement contre les Institutions), les questions liées à la prévention et la sexualité et les articulations de ces éléments avec les notions de liberté, plaisir, désir et norme. Donc des notions éminemment politiques. Nous sommes aujourd’hui présents à Paris, Lyon, Montréal, Bruxelles et Genève. J’ai écris plus d’une quarantaine d’articles d’informations et de réflexions dans ce cadre.

Je suis un ancien membre-fondateur de PolitiQ-queers solidaires, coorganisateur de la Radical Queer Semaine en 2010, 2011 et 2012, membre de l’Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleues(rs) du sexe (AFS, pancanadienne) et cofondateur du SéroSyndicat. J’adhère à la définition que fait Billy Hébert [3] du queer, à savoir une identité et/ou un ensemble de théories et/ou une idéologie politique se concentrant sur l’anti-normativité, l’anti-oppression et la réflexivité critique. J’ajouterais que les queers se sont pensés en opposition à ce qu’est devenu l’establishment gai, à ses modèles dominants, mais aussi en résistance à l’idée même d’identités stables et binaires (que ces identités soient hégémoniques ou minorisées), et en résistance au projet de normalisation et de contrôle des identités par le mouvement LGBT mainstream. Le queer n’est donc pas homogène, il existe des activistes queers, des théories queers, des mondes queers, des modes de vies queers, et donc un certain écart, une forme de tension entre la théorie et la pratique militante et aussi entre queers (vous avez dû en parler lors des premiers cours). Et donc comme nous allons le voir, les queers entretiennent des rapports divers avec la Loi, souvent en fonction de leur allégeance politique, allant de l’anarchisme à la social-démocratie (il existerait même des gais de droite parait-il)…

Les queers et la Loi

Anthropologiquement, les lois ont tantôt été « divines », tantôt « naturelles », tantôt « rationnelles » (on pourrait même dire dans ce cas « éthiquement » réfléchies). Cela et encore valable aujourd’hui puisque ces 3 formes de lois coexistent de manière plus ou moins conflictuelle (on pense à la manière dont s’est déroulé le débat sur le mariage pour tous en France et aux arguments de leurs opposants). Les sciences, la politique et nos régimes constitutionnels sont là pour démêler, réguler voire organiser ces tensions. Pour les humanistes, une loi n’est pas juste parce qu’elle est loi, elle doit être loi parce qu’elle est juste. Dans nos démocraties occidentales laïques, ce devrait donc être cette logique et la rationalité du droit qui prévalent sur toutes autres considérations. Et en droit, la loi (du latin lex, legis, qui signifie loi) est une règle juridique suprême, générale et impersonnelle, ou l’ensemble formé de telles règles. Source du droit, la loi est aujourd’hui typiquement prescrite par le parlement, représentant du peuple et donc titulaire du pouvoir législatif, soit le pouvoir d’édicter les lois. La loi prescrit, proscrit, protège, sanctionne. Elle donne des droits en contrepartie d’exiger des devoirs. Elle autorise ou interdit. Elle réifie ou invalide des normes, des traditions, des croyances et des représentations (pensons par exemple à l’excision ou à la circoncision). Et la sexualité (les sexualités) n’échappe pas aux lois. Au contraire, de tout temps, les lois ont tenté de la réguler, de la contrôler et même parfois de la nier. Et cela, à l’aide du système religieux, médical et juridique, et en fonction de considérations sanitaires, éthiques, morales, idéologiques ou d’ordre public. Alors bien sûr les queers, compris comme des personnes ayant une sexualité ou une identité sexuelle non normative et minoritaire, ont toujours eu des rapports plus ou moins conflictuels avec les lois, bien souvent écrites par et pour la majorité normative et dominante.

Pensons simplement aux femmes dont la sexualité (contraception, avortement, mariage) a longtemps été contrôlée par la loi des hommes. Pensons aux gais, aux lesbiennes, aux travailleuses du sexe, aux échangistes, aux sadomasochistes, aux poly-amoureux, aux relations intergénérationnelles et aux handicapés dont la sexualité et la reproduction a longtemps été au mieux empêchées, au pire criminalisées. Pensons aux trans qui sont encore psychiatrisées par la loi. Pensons au DSM en général, qui pathologise plein de pratiques sexuelles et sur lequel beaucoup d’institutions médicales et judicaires s’appuient.

Et soulignons que les lois qui les (nous) oppressent ne sont pas toujours le fait des dominants : les hommes conservateurs, les hommes et les femmes inconscients de leur privilèges et qui donc reproduisent des oppressions, les religieux/religieuses et autres entrepreneurs de morale… Non. Ces lois sont parfois le fait de dominés (plus souvent qu’on ne l’imagine). Et je pense là précisément aux rôles de certains mouvement féministes anti-sexe, anti-porno, anti-sadomasochistes, anti-putes, etc. qui sont les premiers à avoir pensé les lois prohibitionnistes en matière de sexualité, reprises allégrement par les conservateurs (qui peuvent en plus se targuer d’être sensibles à la cause féministe). Et oui, il ne suffit pas d’être féministe pour être relativiste sur le plan sexuel !

Aussi, comme vous en avez parlez ici lors du 4ème cours, je pense aux revendications LGBT mainstream pour l’accès à l’égalité des droits en matière d’alliance (mariage, union civile), de filiation (adoption) et de reproduction (PMA, GPA) ; des revendications finalement en rapport plus ou moins direct, mais en rapport tout de même avec la sexualité. Or, ces revendications tendent vers le modèle hétéronormatif de la conjugalité monogame ayant pour but ultime et prestigieux de fonder une famille nucléaire, pour ainsi reproduire et pérenniser le groupe d’appartenance originel (qui peut-être un groupe à l’échelle ethnique à une population à l’échelle nationale). Ce modèle aujourd’hui devenu minoritaire dans nos sociétés post-modernes de plus en plus polyculturelles et aux conjugalités diversifiées, n’est absolument pas universel.

Car la sexualité est d’abord une chose autonome, qui dans nombre de civilisations, de sociétés ou de groupes humains n’est absolument pas liée à l’alliance et à la filiation, des structures qui sont avant tout là pour la « concrétisation d’un accord d’échange et de paix régi par des lois entre deux groupes humains » [4] et qui fixent la règle de transmission des biens (héritage) ou des enfants (filiation) ; car non les enfants n’ont pas toujours forcément appartenu à leur parents biologiques dans l’histoire de l’humanité, mais pouvaient appartenir à la lignée du père ou de la mère (on parle alors de système patri- ou matrilinéaire), ou au clan entier (collectivisation des enfants), ou aux ennemis après une guerre, ou enfin comme c’est le cas le plus fréquent aujourd’hui à des parents adoptifs ou à la nation lorsqu’ils sont orphelins.

Donc ce que l’ont fait avec ses organes génitaux et le reste de son corps, n’a pas toujours été systématiquement légiféré par les sociétés dans le but de procréer. Par exemple, le seul inceste universel est celui entre une mère et son fils ; les autres étant culturels. Chez une grande partie des populations de la Grèce antique, l’homosexualité était considérée comme supérieure à l’hétérosexualité car la première rapprochait des pratiques des Dieux alors que la deuxième de celle des animaux (reproduction). Cela dit, l’homosexualité hellénique doit, pour être légitime, être obligatoirement de la pédérastie : le pénétrant est plus âgé et se doit d’éduquer un éphèbe. Chez les Romains, l’homosexualité est tolérée, mais seulement si le pénétrant est d’une classe sociale supérieure au pénétré. Dans certaines tribus papoues, Maurice Godelier a très bien décrit le rite de passage de l’enfance à l’âge adulte, consistant pour les adolescents à des séances régulières de fellation en groupe (où chacun avale le sperme de l’autre) pour s’échanger force et virilité. On connait mieux ici au Québec l’exemple des berdaches du Michoacán au Mexique, « troisième sexe » qui a sa Marche des fiertés depuis des lustres.

Enfin, pensons aux lois pour interdire la « traite des blanches » aux États-Unis, qui étaient en fait un prétexte pour contrôler la circulation fédérale des femmes afin de réduire la fuite des couples adultérins d’un État à l’autre  (je vous invite à visionner le documentaire de Carol Leigh, qui a inventé le terme « sex work »).

On pense finalement aux lois contre la pornographie infantile et la grossière indécence, qui loin de neutraliser les prédateurs sexuels, la plupart du temps protégés par l’intimité et le secret de la famille (90% des agressions sexuelles sont le fait d’un proche), ont surtout servi à fermer des saunas gais et des clubs échangistes, à mettre en prison des putes, des noirs et des autochtones, qu’à protéger efficacement les mineurs contre les violences sexuelles.

Bref, on pourrait lister des centaines d’exemples. Ce qu’il faut retenir, c’est que la sexualité prend des significations aussi diverse qu’il y a de langues parlées, et n’est pas contrainte par ou naturellement faite pour le trinôme papa-maman-enfants : ce modèle que les homophobes ou les pathologistes nous prétendent universel est en fait européocentriste, et s’est mondialisé avec la colonisation. Voilà pourquoi la théorie du genre n’existe pas : le genre est un fait social, pas une idéologie ; il est la différence entre la génétique et la construction culturelle de sa traduction sociale. Et quand la sexualité sort du cadre reproductif, elle a alors été stigmatisée, et cela pour tout le monde, jusqu’à la laïcisation de nos sociétés où les hétérosexuels, puis les homosexuels ont commencé à s’émanciper de ces lois de contrôle sociosexuel. Et si en plus la sexualité devient vecteur épidémique, son contrôle devient impérieux et plus difficilement contestable. C’est ce qui a amené nombre de pays à la fin du 19ème siècle à créer des maisons clauses pour forcer les travailleuses du sexe à travailler sous un contrôle sanitaire institutionnel alors que la syphilis faisait des ravages. On a appelé cela de l’hygiénisme, j’appelle cela un apartheid sanitaire. On peut faire un parallèle avec les léproseries européennes d’Ancien Régime et on va le voir, avec le VIH/sida. Car les personnes vivant avec le VIH/sida ont elles aussi vu leurs sexualités jugées, contrôlées, niées et finalement criminalisées.

Bref retour historique sur le VIH/sida

Avant de parler précisément de la criminalisation du VIH, il convient de faire un petit rappel historique, qui permettra de tenter de comprendre un peu mieux la construction socio-historique de cette criminalisation. Selon moi, l’histoire occidentale du VIH/sida peut se découper en 3 périodes.

D’abord les années noires du sida ou la période « épidémique », des années 80 jusqu’à l’avènement des trithérapies en 1996. Elle a été marquée par une hécatombe traumatisante dans les communautés gaies et parmi les usagers de drogue par injection. Elle a vu se développer une panique morale ou « sex panic » sans précédent, avec une re-médicalisation de l’homosexualité au travers des homos séropos après 30 ans de lutte des mouvements d’émancipation LGBT pour justement la dépathologiser. Elle a vu se réaliser un changement comportemental inique à l’échelle communautaire et transnationale avec l’adoption massive du préservatif par les hommes gais : ainsi, la mortalité et le nombre de transmission a diminué petit à petit au fur et à mesure de l’invention et de l’amélioration des traitements. Comme tout le monde était victime d’une épidémie inconnue, il n’y avait pas encore lieu de trouver des coupables (sauf pour les intégristes religieux).

Suit la période dites « post-sida » qui a vu se produire une « normalisation paradoxale du sida » [5], de 1996 avec le début de la diffusion des traitements efficaces jusqu’à l’avènement du traitement comme outil de prévention (TasP) en 2010. Cette période a été marquée par la chronicisation de la maladie, une chute drastique de la morbidité due au virus, une stabilisation de l’incidence chez les LGBT, la quasi-disparition des surcontaminations, une diminution de l’usage du préservatif, une diversification des outils et formes de dépistage, l’accessibilité au traitement post-exposition (PEP), le développement de la santé gaie, de la séroadaptation et de la réduction des risques sexuels parmi les hommes gais. Elle a aussi vu se développer une nouvelle panique morale, à propos du sexe sans latex (le sensationnel « bareback ») et une stigmatisation de ces pratiquants. Le séroneg post-sida qui ne respectait pas l’injonction au préservatif est devenu un inconscient ou un irresponsable. Les séropositifs quant à eux sont passés progressivement du statut de victime épidémique à celui d’idiot endémique, idiot parce qu’il « savait » les risques. La sexualité fondée sur le sérochoix et la réduction des risques est vite devenue la cible de tous les procès moraux et épidémiologiques, qui se sont avérés infondés, et ont entretenu la sérophobie. La pénalisation de la transmission sexuelle et du non dévoilement du VIH est apparue tout au long de cette période. Elle a mis en pratique au sein même de nos Institutions la stigmatisation du « sexe à risque », et cette criminalisation jusque-là symbolique des personnes vivant avec le VIH, devenues de potentiels contaminateurs. En fait, les Institutions n’ont fait qu’organiser un contrôle sanitaire articulé sur une injonction préventive au préservatif pour tout le monde tout le temps, dont les bases ont été pensées par les tenants du moralisme comportemental en prévention.

Depuis 2010, on est entré dans ce que je nomme la période « post-bareback » [6], marquée par la généralisation du dépistage rapide et par le développement et l’intégration progressive de la prévention biomédicale, qui suit une technologisation croissante de la sexualité dans notre histoire contemporaine (que Beatriz Preciado ou Marie-Hélène Bourcier ont illustré parfaitement [7]) : pensons à  la contraception, au changement de sexe/genre, aux troubles érectiles, à la consommation de drogue en contexte sexuel, et aux traitements et vaccination systématique des ITSS. Les technologies sont entrées au cœur des sexualités, même si ça avait déjà commencé avec le marquis de Sade et que les populations les plus anciennes utilisaient déjà des dildos. Différences notables avec le passé : ces technologies sont légiférées par l’État : elles sont la plupart du temps soit prohibées, soit médicalisées, soit pathologisées, quand ce n’est pas les trois (on pense aux transidentités).

Le traitement comme outil de prévention (TasP) a littéralement libéré les séropos et les couples sérodifférents – quelque soit leur orientation sexuelle – de l’angoisse de transmettre/acquérir le virus. Il leur a permis d’avoir à nouveau des enfants de manière naturelle et a même eu dans certains pays des conséquences positives sur la pénalisation de la transmission sexuelle et du non dévoilement du VIH (Suisse, Pays-Bas, Danemark, Suède, etc.). Le séropo post-bareback est toujours l’idiot endémique ou le criminel potentiel des entrepreneurs de morale, mais il n’est plus une bombe virale. Le sexe sans latex est devenu définitivement une condition nécessaire mais plus suffisante, pour transmettre le VIH. Il n’y a plus de place pour le dogmatisme tradipréventionniste : le TasP est plus efficace que le préservatif, la martyrologie qui a marqué les périodes précédentes est révolue, même si la fascination morbide d’une partie de nos jeunes activistes pour le mouvement social intersectionnel et sans précédent qui a marqué la crise du sida perdure. J’illustre d’ailleurs cette fascination par l’attachement selon moi anachronique et déshistorisant au symbole du triangle rose. Quant aux séronegs, leur autonomisation va encore s’accroitre à l’avenir avec la probable légalisation de l’autotest VIH et des prophylaxies pré-exposition (PrEP orale et topique), elles aussi, dans certaines conditions, au moins aussi efficace que le préservatif.

La pénalisation de la transmission sexuelle du VIH et du non dévoilement de séropositivité au Canada

Au Canada, c’est plus de 140 cas de poursuite par la Couronne pour agression sexuelle, voie de faits, voie de faits graves ou homicide volontaire pour non dévoilement de séropositivité et transmission (dans certains cas) du VIH. Cracher au visage de quelqu’un quand vous êtes séropo peut vous conduire en prison. Car c’est que « si le sida menace chacun alors que l’incertitude domine, le choix des réponses fait appel à des valeurs et à des préférences opposées : coercition versus responsabilisation, stigmatisation versus compassion, soutien versus isolement, etc. » [8] Je vais maintenant citer longuement Ken Monteith, directeur de la Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida (COCQ-sida) :

« La Cour suprême du Canada s’est prononcée sur la question de la réponse du droit criminel au VIH pour la première fois en 1998, dans l’arrêt Cuerrier. Les faits de cette cause sont importants, venant d’une ère avant qu’on connaisse les traitements antirétroviraux efficaces (donc avant de pouvoir penser à une charge virale indétectable) et tournant autour d’un homme qui n’a pas utilisé des condoms avec ses partenaires (ce qui limitait la possibilité du tribunal de se prononcer sur le niveau de risque avec utilisation de condoms).

La Cour a construit une interprétation des lois existantes par laquelle l’absence de divulgation du statut sérologique viciait le consentement du partenaire, et une relation sexuelle sans consentement est une agression sexuelle, ou au moins des voies de fait. Si on y ajoute l’impact d’une infection au VIH menant à des conséquences graves pour la santé de la personne l’accusation prend plus d’ampleur, comme agression sexuelle grave ou voies de fait graves.

Le test élaboré par la Cour dans Cuerrier se résume comme suit : si l’acte peut impliquer un risque important de transmission du VIH (lésion corporelle grave), la non-divulgation du statut sérologique constitue une fraude qui annule le consentement du partenaire et l’acte devient non-consensuel. On allait découvrir plus tard le manque de clarté concernant la définition du risque important. Est-ce que les condoms réduisent le risque à un niveau moins qu’important? La décision minoritaire écrite par Madame Justice McLaughlin laissait comprendre que ça pourrait être le résultat de l’utilisation de condoms, mais ce raisonnement n’avait pas la force de droit parce que M. Cuerrier n’avait pas utilisé des condoms et une majorité de la Cour suprême n’a pas signifié son accord avec ce point de vue » [9].

Cela a laissé une place considérable à l’interprétation discrétionnaire du juge sur le risque important, et donc selon la Province, les jugements étaient différents : cracher, sucer, pénétrer, avec ou sans condom, constituent-ils des risques importants et nécessite-t-il une divulgation obligatoire ? Cela dépendait du juge. Voilà pourquoi certains procès sont allés à nouveau jusqu’en Cour Suprême, qui a rendu deux décisions en septembre 2012 à propos de deux procès pour non-divulgation dits Mabior et DC. Aujourd’hui, la non-divulgation de séropositivité n’est pas obligatoire en cas de pénétration à condition qu’un condom soit utilisé ET que la charge virale de la PVVIH soit basse. Cette décision n’a pas pris en compte, comme cela a été le cas dans d’autres pays, l’impact des traitements efficaces sur la transmission. Il indique aussi que soudainement le préservatif seul ne suffirait plus à se protéger. Il enterre donc définitivement la responsabilité partagée de protéger l’autre et de se protéger soi. Bref, la Cour Suprême vous ment.

Or la criminalisation de la non-divulgation de séropositivité et de la transmission par voie sexuelle du VIH est un frein au dépistage, pourtant seul moyen de combattre la séro-ignorance responsable de 70% des contaminations au pays. Cela nourrit la sérophobie et l’homophobie. C’est une atteinte aux droits de la personne en introduisant un traitement différentiel entre les maladies infectieuses sexuellement transmissibles et les autres maladies infectieuses. C’est totalement contre-productif en termes de santé publique (le frein au dépistage est maintenant avéré). Si les procès touchent surtout les couples hétérosexuels, il y a un véritable risque de discrimination sur la base du nombre de partenaires, voire sur la base d’une différenciation hétéro/homosexuels et homme/femme. La criminalisation des PVVIH est un phénomène qui prend de l’ampleur au niveau mondial. La criminalisation des PVVIH est proportionnel aux dévastes que fait encore la maladie dans le Monde pauvre. Certaines femmes sont emprisonnées pour avoir transmis le VIH à leur enfant et d’autres stérilisées de force dès qu’elles apprennent leur séropositivité.

En fait, une telle confusion de la responsabilité morale et de la responsabilité juridique, procède d’un glissement de la responsabilisation à la culpabilisation, de l’encadrement à l’enfermement, de l’éducation à la prison. Bref, la morale de l’aveu remplace l’éthique du consentement. Les conditions sociales,  institutionnelles et médiatiques sont trop sérophobes pour un dévoilement serein de la séropositivité. Car il faut tout de même rappeler qu’aucune condamnation n’a jamais eu lieu dans le cadre du scandale du sang contaminé. Il s’agit donc bien de phobie d’un système dans le cas des PVVIH, comme on le connait aussi pour les personnes trans, puisqu’ici c’est l’agent social, le citoyen qui est visé par une loi spécifiquement reliée à sa condition biologique, comme la condition couleur de peau noire fut utilisée pour justifier un traitement juridique et social différentiel, hiérarchisé et raciste dans notre histoire récente.

Conclusion : de l’apartheid viral à l’apartheid pharmacologique ?

Alors bien sûr il ne s’agit pas au Canada d’un apartheid territorial comme le proposèrent au début de l’épidémie les fondamentalistes chrétiens américains, Jean-Marie Le Pen en France, ou comme le mis en place Cuba avec de véritables sidatoriums. Mais d’un apartheid affectif souvent, sexuel dans une certaine mesure, et finalement pharmacologique pour sûr. Car la réalité est là : si vous êtes séropositif au VIH et que vous le divulguez avant un rapport sexuel, l’écrasante majorité des personnes séronégatives ne voudrons pas avoir de rapport sexuel avec vous, qu’un condom soit utilisé ou pas. Et vous ferez de l’éducation biomédicale avec les autres. La désormais obligation légale de divulgation de séropositivité lors d’une pénétration sauf si un condom est utilisé ET que la charge virale de la PVVIH est basse, oblige les PVVIH à se faire traiter – même si elles n’en n’ont pas besoin – de manière à obtenir cette charge virale basse. Pire, si vous êtes une PVVIH et que vous souhaitez avoir du sexe sans obligatoirement divulguer, vous devez avoir cette charge virale basse donc être traitée. L’apartheid pharmacologique est là : le traitement est désormais obligatoire où vous risquez la prison, vous risquez d’être inscrit sur le registre des délinquants sexuels. Et même si vous n’êtes plus contaminant du tout…

Et quand on voit les résultats de la récente enquête « Appel aux hommes » [10], on est en droit d’être très inquiets :

  • 69,4% déclarent n’avoir que des relations anales avec condom.
  • 48,4% déclarent perdre l’intimité de l’acte si pas de réception ou de don lors de l’éjaculation.
  • 57,7% se sentent coupable si sexe sans condom.
  • 56,2 % s’attendent à un dévoilement de séropositivité à la 1ère rencontre.
  • 75,4 % pensent que els séropos peuvent avoir une vie sexuelle active seulement si dévoilement systématique.
  • 98,4 % adhérent à la responsabilité partagée.
  • 49 % s’abstiendrait d’avoir une relation sexuelle avec un séropo même si très attiré.
  • 60,7 % d’accord avec une loi obligeant le dévoilement aux partenaires sexuels.
  • 74,4 % d’accord avec l’obligation de le dévoilement aux partenaires sexuels même si charge virale indétectable.
  • 70,1 % pensent qu’une PVVIH devrait être criminalisée si elle ne dévoile pas quand on lui pose la question.
  • 65,2 % d’accord avec l’idée de considérer un non dévoilement comme un acte criminel.
  • 30,3 % pense que la criminalisation est efficace contre la transmission.

Alors bien sûr, l’usage ici du terme apartheid est provocateur. Mais après tout, l’usage de la provocation fait partie des cultures queers. Et pour finir, il faut rendre hommage aux mondes queers qui sont parmi les plus accueillants, les moins discriminants et les plus à l’écoute à propos du vécu des PVVIH, et des plus minoritaires d’entre eux comme les femmes séropositives qui vivent une très forte invisibilisation. D’autre part, et c’est peut-être le plus important et le plus scandaleux au pays, la situation des prisonniers vis-à-vis de l’accès aux traitements, aux soins appropriés et à la prévention du VIH et des autres ITSS, notamment l’hépatite C, est absolument inadmissible !

Je vous remercie.

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Notes :

[1] Rubin, Gayle. (2010). Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe. Paris : Éd. Epel, p. 177.

[2]

Le combat mené par Act-Up-Paris a été exemplaire et indispensable. Il l’est toujours dans une certaine mesure (accès au traitement dans les pays du Sud et en prison, lutte contre la pénalisation du travail sexuel et la précarité des PVVIH). Mais sur la prévention, Act Up-Paris s’est éloignée petit à petit de la communauté LGBT qu’elle a toujours (auto-)proclamée représenter. Alors cela surprend souvent quand j’explique qu’Act Up-Paris est (devenu) anti-sexe. Explications.

La sexualité, la perception et la gestion des risques qui l’entourent sont éminemment subjectives et dépendent de facteurs tels que la libido, le désir, le plaisir, le consentement, les limites et les capacités physiques, le capital social et culturel, les connaissances biomédicales, la génération, l’autonomie morale, l’estime de soi, les discriminations, l’usage de produits psychoactifs, la santé mentale, la proximité avec des PVVIH, etc.

Act Up-Paris, et notamment à travers l’influence de son cofondateur Didier Lestrade, activiste central dans la lutte contre le VIH en France (où il faut rappeler que la gauche a été plus conservatrice et attentiste que la droite dans la lutte contre le VIH), n’a jamais su évoluer et comprendre la normalisation paradoxale du sida. Pour Act Up-Paris, les rapports sans préservatif ont toujours été et restent irresponsables. Act Up-Paris n’a pas voulu comprendre l’impact de la chronicisation du VIH et de la baisse de mortalité qui l’accompagne sur la subjectivation du risque de le contracter. Act Up-Paris n’a pas voulu admettre le rôle positif et démontré de la séroadaptation, de la réduction des risques sexuels, et de l’effet préventif des traitements (charge virale indétectable) sur le contrôle de la pandémie VIH parmi les gais. En 2009, Act Up-Paris fait quand même campagne contre le TasP en expliquant que c’est de la « science-fiction » ! Marjolaine Dégremont, présidente d’Act Up-Paris en 2008/2009 confirme et condamne ce dogmatisme : « En tant qu’ancienne présidente d’Act Up-Paris, je peux me permettre d’incriminer l’association. En 2008, quand l’avis suisse a été publié, il y a eu un tollé général à Act Up. Cinq ans après, le discours est toujours le même. Act Up-Paris était une association qui pouvait mobiliser et faire avancer la recherche. Aujourd’hui, elle bloque l’avancée contre le sida. Il est catastrophique qu’Act Up-Paris ait pris cette direction-là. […] positions moyenâgeuses sur la prévention. » (lire ici page 28).

Car Act Up-Paris n’a pas su dépasser la crise épidémique et sanitaire des années 80 et son exigence de responsabilité collective et morale. Situation de crise indépassable et encore indépassée chez eux à cause de la place centrale au sein de l’association du moralisme comportemental vis-à-vis du VIH et de la baisse d’utilisation du condom dans la communauté gaie (un non-usage systématique du condom passée d’environ 10 à 30% pendant la normalisation paradoxale du sida). Si le préservatif n’a jamais été un « échec » – car c’est d’abord grâce à lui que l’incidence du VIH a baissé au long des années, pour se stabiliser depuis quelques années à un niveau toujours trop élevé parmi les gais – c’est le tout-préservatif qui est un échec, cuisant. Mais cela, Act Up-Paris a refusé de le voir par pur aveuglement idéologique, et à préférer stigmatiser ceux qui n’utilisaient pas toujours ou pas du tout le condom comme des criminels ou les désigner comme « présophobes ». Cela a produit de la violence symbolique psychiatrisante pour les déviants sexuels, stigmatisante pour le tiers des gais qui déclarent avoir eu au moins une relation anale non protégée dans les six derniers mois, et incompréhensible pour les hétérosexuels.

Or, parler de sexualité en pathologisant les déviants sexuels à une norme sexuelle (ici la norme préventive), une norme coupée de la réalité, de la diversité des sexualités, de l’évolution des modes de vies et des représentations communautaires, et ayant comme seul et absolu point d’encrage la communauté morale, le contrôle social, la stigmatisation et la hiérarchisation des comportements, le rejet de l’éthique du consentement au profit d’une morale de l’aveu, c’est tout à fait anti-sexe car on construit un discours politique autour d’un objet – ici la sexualité – que l’on vide totalement de ses composantes psychosociales, émotionnelles, affectives et intersubjectives, comme le fait le féminisme essentialiste (souvent transphobe), néo-abolitionniste (toujours putophobe), anti-porno ou islamophobe (pensons aux Femen). Et cela a conduit Act Up-Paris a un attentisme face à la criminalisation du VIH, et a un double standard paradigmatique assez étonnant : oui à la réduction des risques pour les usages de drogue, non à la réduction des risques sexuels ; non aux considérations morales sur le travail sexuel, mais oui au moralisme préventif ; oui à la PrEP, non au TasP ; non à la psychiatrisation des trans, oui à celle des « barebackers »…

[3] Hébert, Billy. (2012). Queer Spaces in Montreal: Sites of utopian Sociality and Terrains of Critical Engagement. Mémoire de maîtrise en anthropologie sociale et culturelle, Université Concordia, Montréal.[4] Héritier, Françoise. (2009). Une pensée en mouvement. Paris : Odile Jacob, p.170, 171.

[5] « La mobilisation exceptionnelle des démocraties développées confrontées au sida a laissé la place à une normalisation. L’objet de cet article est de s’interroger sur les causes et les conséquences de la fin du statut exceptionnel qui caractérisait les réponses publiques et les réactions sociales au sida depuis 1985. La normalisation est décrite et analysée comme le produit d’un changement de perception du risque. Alors que la mobilisation traduisait une perception sociale du sida comme risque inacceptable, la normalisation reflète son acceptabilité rendue possible par l’existence des réponses, le succès limité des traitements et la réduction de l’incertitude. Il en résulte un découplage paradoxal entre la perception du risque et la réalité épidémiologique à deux conséquences: l’une concernant la gestion individuelle du risque, à travers une recrudescence des comportements à risque, confirmée par un niveau élevé de nouvelles contaminations; l’autre portant sur la gestion publique du sida à travers la tentation de ses responsables d’interpréter cette acceptabilité sociale comme la marque de la disparition du problème » (résumé). Cette « normalisation, entendue comme décrue de la mobilisation et de la peur, débute dans la plupart des pays démocratiques développés une fois les réponses mises en œuvre. Plus vite celles-ci l’auront été, après les avoir rendues politiquement et techniquement acceptables, plus le processus de normalisation débutera précocement : c’est le cas de pays comme les Pays-Bas, la Suède, l’Allemagne, la Grande-Bretagne » (p.74)

Setbon, Michel. (2000). « La normalisation paradoxale du sida ». In Revue française de sociologie, Vol. 41, No. 1, Sida et action publique (Jan. – Mar., 2000), pp. 61-78, Éditions OPHRYS et Association Revue Française de Sociologie.

[6] Sébastien Barraud. Post-bareback : pour une prévention efficiente et sans moralisme comportemental, Warning, 20 octobre2012.

Sébastien Barraud. Quand les mots mettent à mal un concept coupé du réel : le nécessaire passage à l’ère post-bareback, Warning, 1er septembre 2009.
[7] Bourcier, Marie-Hélène. (2011). Queer Zones 3, Identités, cultures et politiques. Paris : Amsterdam.

Preciado, Beatriz. (2000). Manifeste contra-sexuel, trad. Marie-Hélène Bourcier. Paris : Balland, coll. « Le Rayon » (réed. 2011 : Au Diable Vauvert).

[7] Voir note 4.

[8] Ken Monteith. (2012). « Libération très conditionnelle? Pensées préliminaires sur les jugements de la Cour suprême du Canada dans Mabior et DC » : http://talktothehump.blogspot.ca/2012/10/liberation-tres-conditionnelle.html

[9] http://appelauxhommes.ca

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