La question nationale ou le virus qui attaque la santé politique des progressistes québécois·e·s

Nationalismes

On l’aura compris, le nationalisme revient en force, partout. Il est historiquement la colonne vertébrale idéologique de l’extrême-droite, qui a partout peur de la disparition d’une nation mythologique fantasmée – ethniquement et culturellement homogène – qui serait dissoute dans le multiculturalisme de fait. Le Québec n’y échappe pas. Historiquement, les nationalismes sont à l’origine des nettoyages ethniques et des politiques d’acculturation. Cependant, il existe sur le plan théorique, un nationalisme dit « civique » qui prétend être inclusif et de gauche, comme au Québec ou en Écosse. Au pays, il s’appuie pour cela sur un régime théorique – l’interculturalisme – qui distinguerait notre société des autres.

Interculturalisme, de coureur des bois?

L’interculturalisme est à première vue un régime mitoyen entre un assimilationnisme radical (tout le monde doit adopter la culture et le mode de vie de la majorité) et le multiculturalisme (chacun fait comme il lui plait dans le respect des droits et libertés enchâssés dans les Chartes). Mais il n’a pas été formalisé dans une Charte ou dans une politique. Il est tout au plus évoqué ici et là tel un totem, mais rarement dans des mesures concrètes. Ainsi au Québec, au nom de l’interculturalisme, la langue coloniale, majoritaire, le français, s’impose à tou·te·s comme langue vernaculaire et institutionnelle, mais les langues et les cultures minoritaires ont un droit de cité – il existe même des protections institutionnelles pour l’anglais – dans la mesure où elles respectent les lois en vigueur et la prépondérance des Canadiens-Français. De fait, cela hiérarchise les langues et les cultures majoritaire et minoritaires. Cela aboutit à une forme d’ethnocentrisme : la culture majoritaire surestimée obtient un statut de sauvegarde et de privilèges plus important que les autres ; elle reste dans une position de domination avec les langues et les cultures autochtones. L’interculturalisme reste donc, malgré son ouverture, un régime asymétrique, et de ce fait, il n’est pas juste pour nombre de concitoyen·ne·s, qui se reconnaissent alors plutôt – à tort ou à raison – dans un multiculturalisme perçu comme le modèle de vivre-ensemble le plus égalitaire.

Ethnocentrisme ou complexe d’infériorité?

Il y a donc, par essence, dans tous les types de nationalismes, une logique ethnocentriste plus ou moins radicale (linguistique, territoriale, institutionnelle, culturelle et identitaire). Au Québec, l’ethnocentrisme vient à réifier que le « carcan colonial » canadien est la raison cardinale des maux québécois. Comme-ci la Province québécoise n’était pas historiquement, intrinsèquement et actuellement coloniale. Comme si elle était encore un enfant à émanciper. Comme-ci un Québec indépendant ne serait pas un carcan colonial pour les autochtones. Que sans le confédéralisme, il deviendrait automatiquement meilleur. Cela veut-il dire que les canadien·ne·s sont, par essence, non décolonisables? Il s’agit là au mieux d’une blague, au pire d’une forme de supériorité morale qui ne correspond en rien à la réalité de terrain et à la militance : les progressistes du reste du Canada aspirent aussi à une société plus juste, plus verte, plus inclusive. D’ailleurs, on aurait plutôt pas mal de choses pertinentes à apprendre d’elles et eux de ce point de vue. Il suffit de participer au Congrès du travail du Canada pour s’en rendre compte.

Division progressiste un jour : droite au pouvoir toujours

Ainsi, que ce soit aux niveaux provincial ou fédéral, la question nationale québécoise n’en finit plus de diviser le vote progressiste. On se retrouve donc toujours avec des gouvernements néolibéraux qui maintiennent largement le statu quo et la colonialité qui nous fonde et nous structure encore. Et au bout du compte, les progressistes – indépendantistes, fédéralistes ou non aligné·e·s – n’obtiennent jamais le pouvoir. Si un jour on pouvait mettre de côté cette question nationale, j’affirme que c’est le bien commun qui en sortirait gagnant. Ainsi, probablement que je ne voterai pas aux prochaines élections provinciales, à moins qu’un candidat progressiste non indépendantiste se présente dans ma circonscription. Je ne veux plus nourrir cette impasse politico-démographique. Mon identité n’est pas nationale, elle est d’abord politique (pas plus, pas moins qu’en France d’ailleurs, sauf pour le soccer).

Nous ne sommes pas un Peuple emprisonné

J’aimerais tellement que le Québec et le Canada dépassent enfin leurs aliénations respectives (coloniale, nationaliste, capitaliste et territoriale), de manière à rapprocher les communautés d’intérêts de leurs réalités géographiques et sous-culturelles, tout en décentralisant le pouvoir et même une partie des lois (dans les limites des Chartes). Pourquoi pas un district fédéral pour Montréal (municipalisme)? Des régions autochtones autant autonomes du Québec qu’il l’est du Canada? Voire carrément indépendantes, et fédérées au sein d’une Union canadienne à l’image de l’Union européenne (sans ses travers néolibéraux)? Le plus triste dans tout ça, c’est que le parti le plus progressiste du Québec, dont les sondages successifs démontrent que la moitié, voire plus, de ses sympathisant·e·s, ne sont pas souverainistes, a pourtant choisi l’obstination programmatique et les outrances discursives séparatistes, au lieu de s’ouvrir aux nouvelles générations multiculturalistes. Il en paiera les conséquences électorales. Mais en attendant, l’action et l’impact des progressistes québécois·e·s se maintiendra dans les marges du pouvoir législatif et dans les luttes syndicales et communautaires. Un vrai gâchis.

Gauche de salon, gauche de raison?

D’ailleurs, qui est pointé du doigt pour cet échec stratégique et politique de la gauche québécoise ces 40 dernières années? Les wokes! Ben oui, c’est la faute aux jeunes et aux dissident·e·s! Pas aux figures de la gauche qui se partagent les tribunes médiatiques et le pouvoir au sein des partis politiques depuis tant d’années ; et qui dominent avec leurs stratégies et leurs idéologies remâchées. Non, c’est la faute aux individualistes post-modernes sectaires et intégristes! Car comme chacun·e le sait bien, les souverainistes, y compris progressistes, ne sont ni sectaires, ni intégristes. Non, non, non. Leur modèle obsessionnel de l’État-Nation du XIXème siècle a démontré, c’est bien connu, sa pertinence et son efficacité pour combattre les discriminations, la crise climatique, le capitalisme néolibéral et j’en passe. C’est les autres qui ne comprennent pas. Alors même qu’ils font partie de la bourgeoisie depuis des années, ils continuent à nous écœurer avec les mêmes poncifs sur les classes sociales dont plus personne ne se préoccuperait – sans jamais évoquer au passage la superposition structurelle des minorités raciales avec le prolétariat moderne. Non. Non. Non, c’est la faute des wokes féministes, des wokes LGBT, des wokes racialisé·e·s. C’est la faute à Émilie Nicolas, à Will Prosper, à Natasha Kanapé Fontaine, à Charlie Rose, à Bochra Manaï, à Martine Delvaux, à BLM, à la LDL, aux trans, aux arabes, aux décoloniaux (et à moi).

Du coup, on prend les mêmes et on recommence? OK d’accord… puisqu’ils insistent, pérorent et sont sûrs d’eux. Mais en attendant, indiquez-nous, s’il-vous plait – c’est une question de salut public apparemment – qui sont les progressistes frappé·e·s du sceau de l’infâmie woke, qu’on les purge une bonne fois pour toute : des partis politiques, des universités, des organisations communautaires, des médias etc. Ils et elles y ont tous les pouvoirs, trop de pouvoir, il faut que ça cesse! Et longue vie à la gauche caviar qui nous pointe si généreusement la lumière universaliste nous guidant vers le progrès téléologique fomenté par les sachants! Amen.


[je n’ai pas utilisé partout l’écriture inclusive dans cette dernière partie, à dessein]