Langues, cultures et identités : entre pluralité et consanguinité culturelles

Chèr·e·s camarades nationalistes, ne m’invitez plus à vos réunions politiques de nationalistes, y compris « solidaires ». L’insécurité culturelle et l’angoisse identitaire s’amplifient partout, de la France universaliste au Québec interculturaliste, en passant par l’Amérique WASP ou l’Inde hindouiste. Dans tous les cas, c’est la majorité nationale historique – jamais vraiment définie et toujours fantasmée – qui a peur de se dissoudre dans la pluralité socioculturelle qui, à l’heure de la mondialisation, de la numérisation et des migrations, creuse son inexorable sillon.

C’est la peur du Grand Remplacement : à force de multiculturalisme et d’immigration, les peuples « originels » vont disparaitre dans un melting-pot : langue, culture et identité seront emportées. Car bien sûr, le métissage, c’est la mort de la pureté culturelle. Il est ironique de noter que la lente disparition des langues autochtones québécoises ou régionales françaises ne les chagrinent pas, et que la disparition du joual à Montréal n’ait pas été considérée comme un déclin de la culture québécoise! Il semble que certaines langues/cultures/identités ne vaillent pas la peine d’être défendues, ni même de survivre.

Alors on est prêt à toutes les manipulations. On nous fait croire que l’antiracisme politique et décolonial ou l’intersectionnalité sont importés des États-Unis, alors qu’ils se sont forgés simultanément et par échanges intellectuels pendant les 50 dernières années au Québec, en France, aux États-Unis, en Amérique latine ou en Afrique. N’est-ce pas Colette Guillaumin, une sociologue française, qui a inventé le concept de « racisé·e »? N’est-ce pas Jean-Paul Sartre, Franz Fanon ou Michel Foucault, des français, dont se réclament en partie des théoricien·ne·s contemporain·e·s de l’antiracisme? N’est-ce pas le sociologue péruvien Anibal Quijano qui a développé le concept de « colonialité de pouvoir », repris par le professeur portoricain de Berkeley Ramon Grosfogel? N’est-ce pas des Black Panthers qui ont influencé Vallières? Les indépendantistes québécois qui s’en réclament sont-ils alors illégitimes, américanisés?

L’urgence, ce serait la disparition de la France et du Québec face aux assauts des mondialistes comme dit Le Pen. Pas la disparition de la Planète, ni les migrant·e·s qui se noient en Méditerranée ou les autochtones qui meurent du racisme systémique québécois. Pas non plus les inégalités raciales et de genres qui pourtant recoupent les inégalités de classe. Les nationalistes ne sont pas idiots, ils ont bien compris qu’il fallait diviser les précaires sur cette base : s’il y a des blancs pauvres, c’est la faute des noirs et de leurs revendications antiracistes. Et une partie de la gauche, universaliste, qui a totalement échoué avec sa méthodologie militante, et qui a fait fuir les classes laborieuses pour ne représenter aujourd’hui que les petits bourgeois des centres-villes, pense la même chose : si les néolibéraux se maintiennent au pouvoir, c’est à cause des militant·e·s antiracistes. Pire, c’est maintenant la course à la panique morale identitaire, puisque ça payerait électoralement : la gauche universaliste rejoint donc la droite identitaire sur les questions culturelles et la question nationale québécoise.

La droite libérale et la gauche identitaire sont donc seules pour assumer la créolisation de nos sociétés multiculturelles contemporaines. Les autres préfèrent défendre la consanguinité culturelle, même si elle est bourrée d’anglicismes et de pizza, pour autant qu’elle reste blanche et monolingue, et que les racisé·e·s continuent à exercer des jobs précaires et sans pouvoir. En attendant, je ne ferais plus jamais alliance avec les nationalistes, même ceux qui se prétendent « civiques ». Ils adoptent in fine la théorie suprémaciste du Grand Remplacement : ils la promeuvent, l’euphémisent ou ne la combattent pas frontalement quand ils se prétendent « inclusifs ». Bien au contraire, ces nationalistes pseudo-inclusifs qui passent leur temps à condamner leurs camarades racisé·e·s, ne vont que relayer les angoisses identitaires, linguistiques et culturelles des pires ethnonationalistes qui commandent l’homogénéité et la suprématie. Ils nourrissent la bête immonde, car la fin séparatiste justifie les moyens politiciens : tout est prétexte à parler d’indépendance. Donc ce sera sans moi. Je n’ai plus aucune confiance en vous. Je vous laisse avec vos obsessions névrotiques. Je me fous de votre pays. Le mien, c’est le Canada, et le Québec en fait partie (ce que pense la majorité de mes concitoyen·ne·s).