Prep à la Une à Montréal : que veut La Presse ?

[Coécrit pour l’association Warning, 6 mai 2015 : http://thewarning.info/spip.php?article465]

La Presse, un des plus grands quotidiens francophones en Amérique du Nord, dédiait sa Une de samedi dernier (version papier et tablette numérique) à la prophylaxie pré-exposition.

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Intitulé « La pilule qui change tout », ce dossier tentait de dresser un portrait de la situation. Certes, il présentait cet aspect intéressant de parler de la pilule préventive au grand public de façon simple. Ceci dit, paradoxalement, le ferait-il de façon trop simpliste ? L’article principal, « Quand le sexe ne rime plus avec peur », pose problème : sensationnalisme, stéréotypes, pathologisation et victimisation des hommes gais et bisexuels y sont à l’œuvre, en ne présentant qu’un archétype d’utilisateur. Quelques citations :

« Une transe, voilà comment Michael décrit son état d’esprit lorsqu’il ouvre l’application Grindr de son téléphone intelligent. »

« En attendant sa conquête, Michael s’éclate généralement la tête en fumant du crystal meth ou en avalant une pilule de GHB (drogue du viol). » [1]

« Un passeport vers une sexualité débridée ? »

« Son comportement sexuel est autodestructeur, c’est pratiquement une forme de suicide. »

Des classiques, quoi ! À cela, Warning se préoccupe vigoureusement que l’on dépeigne si ordinairement les hommes gais comme des irresponsables en recherche insensée de sensations fortes, alors même que décider de commencer la prep c’est justement le contraire ! Cette approche négative dessert la santé des gais qui ont maintenant à leur disposition un outil supplémentaire de protection très prometteur et qui pourrait permettre de renverser la courbe des transmissions. Face à un tel enjeu de santé individuelle et public, Warning veut rappeler un certain nombre de faits essentiels :

  • Que la consommation de drogue n’est pas une question spécifiquement homosexuelle mais tout autant hétérosexuelle.
  • Que contrairement aux hétérosexuels, les homosexuels sont historiquement exemplaires face à l’usage du préservatif, et qu’ils l’utilisent encore massivement.
  • Que la forte prévalence du VIH parmi les homosexuels, notamment, les expose à un risque plus accru de le contracter que les hétérosexuels : l’oubli du préservatif n’a donc statistiquement pas le même risque de se transformer en séroconversion pour les hommes gais et bisexuels que pour leur confrères et consœurs hétéros. D’où l’intérêt d’un outil supplémentaire de prévention comme la prep.
  • Que bien que la prescription de Truvada a un prix mensuel entre 906$ et 986$ par mois à la RAMQ ou aux assureurs privés (alors qu’on parle de moins de trente cents par pilule en Inde), on peut penser aux frais médicaux annuels nécessaires aux soins d’une personne séropositive. Quel est le prix de la prévention ?
  • Que les Infections transmissibles sexuellement (ITS) sont aussi en augmentation parmi les personnes hétérosexuelles.
  • Que la pilule préventive rend les séronégatifs entièrement maîtres de leur protection et élimine les problèmes en cas de non ou mauvais emploi du préservatif.
  • Que le chiffre de 42% de réduction du risque d’acquisition du VIH par la prep cité dans le dossier ne veut strictement rien dire puisqu’il s’agit d’une moyenne calculée à partir d’un échantillon international dont beaucoup d’utilisateurs n’étaient pas suffisamment adhérents au Truvada. On sait de manière certaine que prise de 4 à 7 fois par semaine, la prep réduit le risque de 99% – alors qu’il suffit d’oublier le préservatif une fois pour être contaminé !

Aux vues de tels enjeux, cruciaux pour l’avenir de la santé des gais montréalais et québécois, mais aussi des populations les plus jeunes qui utilisent de moins en moins le préservatif – toutes orientations sexuelles confondues – nous sommes en droit de poser la question : que cherche La Presse avec ce dossier ? À dresser un portrait économique stigmatisant ? À attirer l’attention de la politique libérale d’austérité un peu plus vers la prévention ? À ajouter des obstacles aux moyens de se protéger du VIH pour une population déjà largement stigmatisée et dont l’accès aux services de dépistages fait défaut ?

De notre côté, agissons, collectivement, dès maintenant pour faire connaitre nos diverses réalités et sexualités – toutes respectables, autant que celles des hétérosexuels. Exposons et discutons des enjeux concernant la prep, par nous et pour nous, à partir de nos réseaux communautaires. Il importe que la parole des premiers concernés – dans toutes leurs diversités – soit rapportée et diffusée, aspect qui manque cruellement dans cet article. Cela dit, Warning-Montréal est toujours disponible pour dialoguer de façon constructive ; sinon il est toujours temps de se renseigner en lisant notre dernière série d’article sur la prep et les questionnements légitimes qu’elle génère :risques de toxicité ; non protection contre les ITS ; potentialité injonctive/coercitive ; abandon du préservatif ; coût élevé

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