Les hommes qui se prostituent : identifications, criminalisations, invisibilités

82ème Congrès de l’ACFAS : 12-16 mai 2014

Colloque 328 – Le travail du sexe : témoignages, expériences de vie et représentations


Résumé : Les hommes qui se prostituent dans nos sociétés occidentales contemporaines où la domination masculine est encore prégnante, incarnent paradoxalement la minorité (in)visible des mondes du travail du sexe, largement composés de femmes. Leurs diverses réalités mal connues, souvent peu documentées voire carrément ignorées, sont pourtant riches d’enseignements pour le chercheur qui déconstruit la consubstantialité des rapports sociaux, et pour le travailleur social qui souhaite parfaire ses interventions. À partir d’un savoir situé par mes lectures, mes expériences académique, professionnelle, militante, et les témoignages d’acteurs concernés (travailleurs du sexe et travailleurs sociaux montréalais), (1) je présenterai les identifications significatives que j’ai pues relever – orientations sexuelles, ethnicités, langues d’usages, emprisonnement, itinérance – et leur implications en termes de réseaux sociaux ; (2) j’analyserai les criminalisations qui les touchent – prostitution, usage de drogue, non-dévoilement d’une sérologie VIH positive – et leurs conséquences sanitaires et psychosociales ; (3) et je tenterai d’émettre des hypothèses explicatives sur les différentes formes d’invisibilités qui les frappent – médiatique, académique, militante et communautaire. Bref, engager un questionnement collectif, par regards croisés, sur nos acquis et nos lacunes ethnographiques concernant ce fait social négligé, de manière à bricoler des solutions méthodologiques et/ou activistes.


Introduction : se situer

Bonjour. Je vais commencer par me situer rapidement. Je suis né en France en 1978 dans une famille nucléaire blanche de classe moyenne supérieure avec une culture bourgeoise de gauche. Je suis gai et cisgenre. Dans le cadre de mes études supérieure en sciences humaines et sociales, j’ai écrit deux mémoires s’appuyant sur la méthodologie interactionniste. L’un en sociologie de l’art et des réseaux sociaux portant sur les Mondes de l’art de la techno alternative, et pour lequel j’ai accompagné Médecins du Monde dans le cadre de leur « Mission Rave », soit de l’intervention en réduction des risques et des méfaits liés à l’usage de produits psychoactifs en milieu festif. C’est notamment dans ce cadre que j’ai acquis mon expertise en intervention dans le domaine des produits psychoactifs. Mon autre mémoire portait sur les homosexuels d’origine maghrébine vivant en région parisienne. C’est dans ce cadre-là que j’ai travaillé l’intersectionnalité des rapports sociaux et la sociologie de la sexualité.

Mon expertise dans le domaine du VIH/sida est plus profane qu’académique. Elle s’est construite à travers mon expérience subjective, mes lectures et au sein de mon engagement militant avec l’association Warning. J’ai écrit plus d’une quarantaine d’articles d’informations et de réflexions dans ce cadre. En 2010, Warning a publié Santé Gaie, le premier et seul recueil francophone d’articles sur la santé gaie, auquel j’ai participé en tant qu’auteur [1]. Nous sommes aujourd’hui présents à Paris, Lyon, Montréal, Bruxelles et Genève.

Mais aujourd’hui, c’est à titre personnel que je m’exprime ici. Les opinions que je vais émettre n’engagent que moi et en aucun cas systématiquement les organisations dont je suis membre ou pour lesquelles je travaille. Les questions d’altérité, de rapports sociaux, de migrations, d’exclusions, d’oppressions, de discriminations, de solidarité, de relation d’aide et de changement social guident ma vie et mes constructions identitaires et professionnelles depuis que j’ai commencé à militer vers l’âge de 14 ans.


 1. Les hommes qui se prostituent : des identifications

Déjà en 2003 quand j’ai obtenu ma maîtrise, j’avais postulé à un poste d’intervenant social auprès des travailleurs du sexe de rue à Paris, au sein de la première association de lutte contre le sida française, AIDES. Je n’avais pas été retenu : trop jeune et trop inexpérimenté. C’est donc 5 ans plus tard, en novembre 2008 que j’ai commencé à travailler sur appel au sein du « Programme travailleur du sexe » de Rezo, qui offre du support psychosocial et médical, une clinique de dépistage, de vaccination et de soins dentaires, du dépannage alimentaire et de vêtements, des outils de réduction des méfaits liés à la sexualité ou à l’usage de produits psychoactifs, du soutien et de l’accompagnement dans les démarches visant la réinsertion sociale, et enfin des activités sportives, culturelles et éducatives. Je viens travailler au besoin dans le centre d’accueil de soir installé dans le Village gai de Montréal. Je ne fais pas de travail de rue comme mes collègues à plein temps, n’étant pas formé pour cela. Cela limite donc le cadre de mon analyse à ce lieu précis, et il conviendrait, s’il on souhaitait faire une ethnographie complète de cette population, d’entrer aussi sur le terrain par la porte du travail de rue. Vous comprendrez donc qu’il faille relativiser d’entrée de jeu – en termes de données – ce que je vais vous présenter aujourd’hui. Mais j’ai tout de même relevé des axes d’identifications qui me paraissent objectifs, car récurrents et provenant des discours, expériences et témoignages des hommes que nous accueillons dans nos locaux et des intervenants qui travaillent avec.

Le premier axe évident d’identification porte sur le sexe des acteurs rencontrés. Tous des hommes. En même temps, il s’agit là des conditions fixées par l’organisme pour accéder aux services du programme travailleurs du sexe : être un homme et pratiquer le travail du sexe, qu’il s’agisse de prostitution de rue, d’escorting ou de danse érotique. Nous laissons par contre les personnes concernées libres de s’auto-identifier. De ce point de vue, le centre est ouvert à tous ceux qui s’identifient comme des hommes, qu’il soit cis- ou transgenres, travestis ou pas. À ma connaissance, aucun homme trans n’a jamais fréquenté le local, mais nous avons 4 personnes travesties qui le fréquentent régulièrement. Je n’ai jamais eu l’occasion de discuter avec elles de leur identification de genre. Nous avons une paire-aidante transsexuelle qui vient tous les mercredis au local pour discuter au besoin de ces questions avec des personnes en questionnement.

Le deuxième axe d’identification qui apparait très vite porte sur l’orientation sexuelle. En effet, on sait très vite qui est hétérosexuel, homosexuel, bisexuel ou en questionnement (nous posons même la question dans l’entretien d’accueil). L’orientation sexuelle est souvent mise de l’avant, parfois revendiquée : en gros c’est moitié gai/moitié hétéro- et bisexuel. Elle semble d’ailleurs constituer des groupes d’appartenance. J’ai toujours trouvé les hommes hétérosexuels paradoxalement plus isolés, dans la mesure où ils arrivent souvent seuls au centre, alors que les gars homo/bisexuels sont souvent en groupe et plus en interaction les uns avec les autres. Il me semble qu’en termes de réseaux (je pense notamment à la colocation), en termes d’isolement et d’invisibilité, la place de l’orientation sexuelle des acteurs serait pertinente à approfondir.

La langue d’usage a aussi son importance. Majoritairement francophones, les hommes qui fréquentent le centre sont à l’image des montréalais, souvent bilingues. Ce qui parait pertinent à relever c’est la situation des anglophones unilingues qui proviennent souvent d’autres provinces canadiennes : ils semblent clairement plus isolés que les autres, parfois même très discrets, et ont tendance à se regrouper pour discuter ensemble lorsqu’ils fréquentent le centre. Certains gars anglophones s’adressent préférentiellement à nos intervenants bilingues.

Ce qui nous amène à l’ethnicité des hommes qui fréquentent le centre : majoritairement blanche et québécoise. Il serait intéressant là aussi de creuser le rôle de l’ethnicité dans les réseaux constitués par les travailleurs du sexe. En tout cas, il arrive pour certains d’être très revendicateurs à propos de leur ethnicité, notamment quand ils sont nationalistes.

Une autre source d’identification se situe dans l’expérience carcérale. Avoir été « en dedans » fabrique une communauté d’expérience. La prison est un sujet de discussion récurrent, dont sont moins partie-prenante ceux qui n’y ont pas été. Dans le même ordre, l’expérience de l’itinérance me semble avoir une certaine importance, ainsi qu’une sérologie positive au VIH ou au VHC.

Enfin, le type de travail du sexe exercé est primordial. Qu’on travaille dans la rue, comme escorte, comme danseur ou comme acteur porno à son importance. Nous avons d’ailleurs peu d’escorte qui fréquentent le centre. Et nous offrons des heures d’ouverture de notre clinique médicale pour les danseurs spécifiquement, car ils n’aiment pas se mélanger avec les autres. Sinon, ils ne viendraient pas. On pourrait aussi s’interroger sur les trajectoires de ces hommes entre ces divers métiers.


2. Les hommes qui se prostituent : des criminalisations

Ces hommes évoluent dans un monde où leur moyen de subsistance, leurs pratiques sociales et sexuelles sont criminalisées. En effet, prostitution, usage de drogue, non-dévoilement d’une sérologie VIH positive sont pénalisés. Elles ont conduit ou pourrait conduire certains d’entre eux en prison, avec souvent une exclusion territoriale (ce que l’on appelle un « quadrilatère » dans le jargon judiciaire). Ces « quadrilatères » ont des conséquences psychosociales épouvantables bien documentées, puisque cela provoque une exclusion de leur territoire de travail, de résidence et de sociabilité renforçant une marginalisation préexistante.

On le sait, la prostitution comme telle n’est pas criminalisée au Canada, seulement les activités qui l’entourent. Je ne vais pas revenir là-dessus puisque qu’Émilie Laliberté vient de nous en faire une explication des plus pertinentes. Mais il conviendrait de s’interroger sur les imbrications entre la re-criminalisation à venir – notamment celle des clients – et les rapports de sexe et de genre. Existe-t-il des spécificités masculines du point de vue de la criminalisation de la prostitution ? Est-ce que le privilège masculin compte, et comment ? Là, je m’interroge avec vous, et j’imagine que les chercheures ici présentes pourraient nous éclairer. En tout cas, nous avons, sur la plan de la santé, des indications qui nous sont fournis par le rapport de recherche PAFARC [2], à propos des besoins primaires, en santé sociale, en santé mentale, en santé sexuelle, en santé physique et sur les habitudes de vie (notamment la consommation de drogue). Je vous invite à le lire.

Le Net gay baromètre 2013 – une enquête franco-québécoise en ligne – nous donne une image de leur consommation de produits psychoactifs, une consommation plus importante que les autres hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes. Ils sont 2 à 3 fois plus nombreux à déclarer consommer de grandes quantités d’alcool (78,7 % vs 66,6 %), du cannabis (46,4 % vs 24,8 %), le poppers (59,9 % vs 39,7 %), l’ecstasy (15,8 % vs 3.9 %), la cocaïne (22,9 % vs 8.0 %), du crack (4,7 % vs 0,6 %), des amphétamines (15,2 % vs 2.9 %), du MDMA (16,2 % vs 5.5 %), du GHB (17.8 % vs 5.7 %), du Crystal Meth (8.2 % vs 2 %), de la kétamine (8,7 % vs 2,4 %), de l’héroïne (4 % vs 0,6), du Viagra/Cialis (18 % vs 13,2 %), des produits pharmacologiques (12,1 % vs 4,2 %) et des cathinones (8.3 % v 2 %). Mais ce n’est pas avec leurs clients qu’ils consomment le plus (seulement 21,8%), c’est avec leurs partenaires occasionnels. La prostitution n’est pas le motif à leur consommation car seuls 4,2% tarifent leurs clients pour acheter de la drogue et ils ne sont que 7,2% à avoir accepté un client en échange de drogue. Cela dit, plusieurs m’ont indiqué avoir vu une nette augmentation des demandes de leurs clients pour l’utilisation de drogue. Bref, ils s’exposent plus que les autres au risque d’être criminalisés par leur consommation de produits psychoactifs.

En septembre 2012, la Cour Suprême du Canada a rendu un arrêt sur la question du dévoilement obligatoire du statut sérologique VIH positif en cas de relation sexuelle. Dans les faits, une personne vivant avec le VIH est dans l’obligation de se dévoiler lorsqu’elle pratique une pénétration sauf si elle utilise un préservatif ET que sa charge virale est basse. Or, pour avoir une charge virale basse, il faut suivre un traitement antirétroviral efficace. Et pour que ce traitement soit efficace, il faut y adhérer correctement, c’est-à-dire prendre ses comprimés tous les jours à heure fixe. Cependant, il y a des personnes qui malgré un traitement antirétroviral bien observé, n’arrivent pas à obtenir une charge virale basse, ou même d’autres qui n’ont pas besoin de traitement sur le plan immunitaire et dont la charge virale n’est pas basse.

La problématique pour les travailleurs du sexe de rue vivant avec le VIH peut être complexe. Car, (1) les personnes vivant avec le VIH itinérantes ou mal logées se voient souvent refuser un traitement et, quand elles y ont accès, vivent un véritable défi pratique pour y adhérer. (2) Les personnes qui consomment des drogues se voient souvent refuser un traitement par des médecins qui présument qu’ils ne sont pas en mesure d’y adhérer correctement. (3) Les détenus éprouvent souvent des interruptions de traitement lorsque les pharmacies carcérales sont en rupture de stock, ou ils ne reçoivent pas de traitement en temps voulu durant leurs transferts ou les confinements punitifs dans leurs cellules. On voit donc bien que la criminalisation du non-dévoilement d’une sérologie VIH positive touche particulièrement ces hommes, alors même qu’ils vivent une réelle pression des clients pour ne pas utiliser de préservatif, et que la probabilité de rencontrer le VIH est, pour les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes, bien plus élevée que dans le reste de la population.

En tout cas, je souhaite ici souligner le travail remarquable effectué par mes collègues à temps plein du Programme travailleur du sexe. Je veux les remercier pour les liens sociaux qu’ils s’attachent à créer et entretenir, pour le formidable pont qu’ils construisent avec les institutions sanitaires et sociales avec lesquelles les travailleurs du sexe ne sont pas toujours en harmonie.


3. Les hommes qui se prostituent : des invisibilités

Les hommes qui se prostituent dans nos sociétés occidentales contemporaines où la domination masculine est encore prégnante, incarnent donc paradoxalement la minorité (in)visible des mondes du travail du sexe, largement composés de femmes. Leurs diverses réalités sont mal connues, souvent peu documentées voire carrément ignorées. Ce qui conduit à une quasi-invisibilité médiatique, académique, militante et communautaire.

Sur le plan médiatique, on ne peut pas dire que les hommes qui se prostituent soient très visibles. À part un article de Judith Lussier dans Urbania l’année dernière, il est rare qu’il soit mention de leur existence dans la presse, ou lorsque c’est le cas, il en est juste fait mention, point à la ligne. Pas d’enquête plus poussée, pas de questionnement sur leurs spécificités. C’est comme-ci vendre des services sexuels contre rémunération n’était qu’une affaire de femmes. Et pourtant… Est-ce que les journalistes sont paresseux ? Est-ce que des hommes qui se prostituent, ça ne vend pas ? Ou est-ce que simplement la presse est à l’image du reste de la société ?

Sur le plan académique, on a peu de recherche sur le travail du sexe masculin en tant que tel, ou alors c’est par le biais d’approches médicosociales. En même temps je n’ai pas fait de recherche bibliographique exhaustive en la matière. Mais comment expliquer cela ?

Mon hypothèse porte sur la place hégémonique des études féministes à propos des objets concernant le sexe et la sexualité. Pourtant, comme le souligne Gayle Rubin, le féminisme n’est pas « le lieu privilégié d’élaboration d’une théorie de la sexualité. Le féminisme est la théorie de l’oppression des genres. Supposer par automatisme que cela en fait la théorie de l’oppression de la sexualité montre une incapacité à distinguer le sexe comme genre, d’une part, et le désir érotique, de l’autre » [3]. Souvent j’ai envie de dire – un brin provocateur et en clin d’œil à Morgane Merteuil [4] – libérez le travail du sexe du féminisme voire même libérez le sexe du féminisme ! Merci Maria Nengeh Mensah de t’en charger au sein du département de Travail social de l’UQÀM. Car la sexualité  et la manière dont les sociétés se la représentent, l’organisent et parfois la contraignent, appartient selon moi à tout le monde. Chacun est légitime dans ce débat citoyen. C’est en tout cas le choix stratégique que nous avons fait à l’Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses(rs) du sexe (AFS, Canada) : privilégier l’inclusion de toutes et tous, capitaliser sur les apports de chacun, sans préjugés sur leurs identités revendiquées ou assignées ou leurs positions comme sujets, sans injonction à l’autocensure. Mais avec notre approche « quatrième vague », nous faisons clairement figure d’OVNI dans le monde des activistes, encore très marqué par les stratégies du XXe siècle.

Ainsi, du point de vue militant, la réalité des hommes qui exercent le travail sexuel est systématiquement tue par les féministes anti-choix, qui balaient d’un revers de la main la question en expliquant que cela ne concerne qu’une infime partie de l’industrie. On ne sait pas bien sur quelles données elles s’appuient ici encore pour affirmer cela, mais donnons-leur au moins ce point : les observations empiriques des travailleurs sociaux et des associations par et pour les travailleuses et travailleurs du sexe qui exercent sur la rue laissent penser que la majorité est composée de femmes. Soit. Sauf qu’on ne sait pas pour celles et ceux travaillant via l’Internet. Et lorsque l’on regarde du côté du « tourisme sexuel », on se rend compte que les femmes occidentales qui achètent directement ou indirectement les services sexuels de fringants jeunes hommes ne sont point marginales dans certains pays du Sud. Selon les acteurs concernés que j’ai rencontrés à Montréal, je peux confirmer qu’ils sont plusieurs à m’avoir expliqué qu’ils avaient des clientes régulières. Alors bien sûr, il est plus simple de passer ces réalités de la prostitution masculine – même minoritaires – sous silence, car sinon le tautologisme abolitionniste se disqualifie de lui-même… En effet, comment expliquer que le travail du sexe soit la violence ultime faite aux femmes, alors même que des hommes le pratiquent et que des femmes l’achètent ? Même minoritaires, les violences systémiques liées à la criminalisation et à l’exploitation de leur travail restent inacceptables. Ou est-ce que pour les féministes anti-choix les violences subies par les travailleurs du sexe sont moins graves que celles subies par leurs consœurs ? Les hommes qui pratiquent le travail du sexe ne méritent-ils pas les mêmes considérations et la même protection face aux risques de violences, d’exploitation et de criminalisation liés à leur moyen de subsistance – qu’il soit choisi ou pas ? Bref, est-ce que par hasard les féministes anti-choix ne considéreraient pas que puisque ces hommes jouissent du privilège masculin et seraient donc intrinsèquement des agents du patriarcat, ils ne seraient que des arroseurs arrosés ? Et puis pourquoi elles ne parlent jamais des clientes ? On peut même se demander si elles les considèrent comme des femmes à part entière ?

Cela étant dit, du côté des féministes pro-choix, on n’entend pas beaucoup parler des hommes qui se prostituent. Il faut dire qu’on se heurte à la problématique que je nomme celle « du procès en légitimité ». Pour faire court, une certaine praxis militante voudrait que ne seraient légitimes que les personnes directement concernées par une cause sociale, un combat politique, une situation d’inégalité, une oppression spécifique. Souvent, les féministes pro-choix accusent les féministes abolitionnistes de ne pas être légitimes ou en tout cas de délégitimer les travailleuses du sexe qui défendent la décriminalisation du travail du sexe. Elles se retrouvent donc coincées par leur propre logique : comment parler au nom de leurs confrères quand ces derniers ne prennent pas politiquement la parole ?

Bien sûr, il n’est pas question d’oblitérer la problématique de la légitimité à parler d’objets dont nous ne sommes pas parties-prenantes. Mais d’autres formes de légitimité existent. Celles des chercheurs en est une. Elle appelle une méthodologie sérieuse et des gardes fous permanents, qui permettent non pas de parler pour les autres, mais par les autres. Car certaines personnes ne veulent ou ne peuvent pas se mettre politiquement ou médiatiquement en avant, mais peuvent partager leurs expériences à travers des entretiens avec des chercheurs qui ont le devoir éthique de fidèlement reproduire leurs paroles. C’est aussi le cas des travailleurs sociaux, et je ne cherche pas ici à me légitimer. L’éducation, l’information sert aussi à transmettre des connaissances, les connaissances des premiers concernés. Les liens affectifs aussi : je n’ai pas choisi d’avoir une grande partie de mes amis qui ont exercés ou exercent le travail du sexe (je ne choisis pas mes amis en fonction de leur travail) ; mais j’ai envie de défendre leurs droits et militer pour améliorer leur condition de vie. Comme syndicaliste, il m’arrive aussi de défendre les droits de travailleurs et de travailleuses qui n’exercent pas le même métier que moi. C’est aussi ça le syndicalisme : s’unir pour être plus fort, et gagner.

Il faut préciser qu’avoir des privilèges ne constitue pas en soi une impossibilité de parler pour, par ou au nom des autres. C’est la manière dont on utilise ses privilèges – bien souvent non choisis – qui selon moi est importante. Je suis donc circonspect vis-à-vis d’une position, généralement matérialiste radicale, qui disqualifie systématiquement tout discours non mandaté par les premiers concernés, discours invalidé car produit depuis une situation privilégiée.

Cela étant dit, il est évident – et c’est une condition sine qua non de la recherche scientifique – que l’expérience subjective des premiers concernés doit être primordiale. Elle doit fournir le socle de toute revendication politique, sanitaire, sociale ou professionnelle. Et pour cela, la non mixité est un outil politique indispensable : apprendre de soi par l’entre soi, combler les besoins affinitaire et sécuritaire. Mais selon moi, la non mixité est un des moyens stratégiques de lutte politique et non une finalité, car sans mixité, pas de re-connaissance, pas de solidarité, pas d’alliés, pas de coalition, pas de changement social. Alors s’il on veut aussi porter l’expérience et la parole des travailleurs du sexe, défendre leurs droits communs, doit-on attendre un Thierry Schaffauser [5] québécois, ou peut-on s’en passer puisqu’il n’existe pas ? Ou comme le dit le Syndicat du travail sexuel en France (STRASS), on reste des alliés qui « payent leur cotisations et ferment leur gueule » ? Car en attendant, les conditions de vie des travailleurs du sexe qui ne jouissent pas d’un grand capital économique, social, culturel et militant, ne s’améliorent pas.

Pour finir, abordons l’invisibilité d’un point de vue communautaire. Dans la « communauté » des hommes hétérosexuels, la prostitution masculine pour les femmes ne semble pas produire de débat enflammé comme la prostitution féminine entre féministes. Je dirais même que sur le plan culturel, la figure du gigolo est même valorisée. On retrouve ici le même type de représentation hétérosexiste à propos de l’autonomie sexuelle différentielle des hommes et des femmes : « séducteur » versus « salope ».

Parmi les communautés gaies, le travail du sexe est quelque chose d’assez banal. Nous sommes presque tous allés au moins une fois dans un bar de danseurs, et nous sommes les plus grands consommateurs de pornographie (plus de 90% en regarde au moins une fois par semaine). La prostitution semble aussi se normaliser, que ce soit sous la forme de l’escorting (voir les petites annonces dans le Fugues) ou même au travers d’échanges sexuels non financiers (drogue contre sexe, système de  recrutements de « partouzes » par lequel certains servent d’appât, modes relationnels intergénérationnels, interracial ou interclasses). J’ai envie de dire en plaisantant : « nous les gais, on est toutes un peu putes ».

Le Net gay baromètre 2013 nous en dit plus sur la prostitution parmi les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes. En effet, les répondants ayant déclaré avoir reçu de l’argent, des biens ou des services en échange de sexe représentent 5,6% de l’échantillon (n:877). 85,6 % déclarent négocier ces relations contre de l’argent, 20,1 % contre des cadeaux, 16,9 % contre des services, 7,2 % contre de la drogue et 4,2 % contre de l’argent dans le but d’acquérir de la drogue. En général, ils sont plus jeunes (moyenne d’âge de 29.5 ans), 2 fois plus nombreux à vivre avec moins de 1000 euros par mois et ils appartiennent plus souvent à une minorité visible alors qu’ils sont pourtant plus enclins à déclarer un sentiment d’appartenance à la communauté gaie. Il faudrait demander à Alain Léobon de nous fournir des chiffres purement québécois à ce propos. Du côté de la production culturelle gaie, la figure du prostitué est relativement normative et pas trop caricaturale (je pense notamment à Looking, la dernière série HBO qui connait un certain succès). Et je n’ai pas rencontré de militant gai ou queer qui soit abolitionniste. La décriminalisation du travail du sexe est une valeur assez unanime dans nos communautés queers. Je finirais par une dernière provocation en forme de raccourci : pour les pédés, les putes sont positivement invisibles, presque intégrées.


[1] Barraud, Sébastien. « Impact de l’ethnicité sur la santé des hommes gais ». In Le Talec, Jean-Yves. Jablonski, Olivier. Sidéris, Georges (dir). (2010). Santé Gaie, Paris : Peppers.

[2] Mensah, Maria Nengeh. Rousseau, Robert. Vanier, Claire. (dir.). (2013). Besoins et opinions des hommes gais et bisexuels en lien avec l’approche globale de la santé et du mieux-être à REZO : points de vue des jeunes, des minorités culturelles et des travailleurs du sexe. Rapport de recherche UQÀM/REZO.

[3] Rubin,Gayle. (2010). Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe. Paris : Éd. Epel, p. 202

[4] Merteuil, Morgane. (2012). Libérez le féminisme ! Paris : l’Éditeur.

[5] Thierry Schaffauser est membre-fondateur du Syndicat du travail sexuel (STRASS) en France.

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