L’ethnocentrisme des laïcistes n’est pas une fiction : l’aveuglement volontaire des homonationalistes

Dans une tribune datée du 22 janvier 2013, mon congénère Alban Ketelbuters se livre à une charge violente contre les personnes LGBT qui ne soutiennent pas entièrement ou en partie le projet de loi 60. Il convient donc de faire ici quelques rappels anthropologiques, historiques et politiques, afin de souligner quelques contre-vérités – que les citations de philosophes couvrent mal – qui truffent sa démonstration franco-centrée maniant la mémoire sélective.

L’auteur commence en se demandant si « la politique désinvolte et laxiste, qui a conduit à la prolifération massive des accommodements, n’est-elle pas suffisamment calamiteuse pour prendre conscience du caractère apaisant et intégrateur de la laïcité ? » Je ne sais pas depuis combien de temps il vit au Québec, mais en France, l’ethnicisation des rapports sociaux n’a fait qu’augmenter. Le fétichisme et le repli identitaire n’ont de cesse de se développer. La montée des intégrismes islamiste et nationaliste/xénophobe n’a pas été stoppée, comme en témoigne l’ascension continue du Front National et le nombre toujours plus élevé de jeune français musulmans qui partent faire le djihad au Moyen-Orient/Afrique. Il passe sous silence les émeutes de 2005 qui ont enflammé les quartiers polyethniques français. Il oublie aussi que Sarkosy avait nommée Fadela Amara – d’origine maghrébine et grande pourfendeuse du voile – Ministre de la ville chargée d’améliorer notre modèle d’intégration assimilationniste : ce fut un échec cuisant, et pour cause, il ne marche pas. Notre doctorant devrait discuter avec les bonnets rouges bretons ou les nationalistes corses. Ce modèle français de laïcité implanté depuis 1905 qu’il présente comme vertueux n’a pourtant pas empêché en 2013 les manifestations contre le mariage pour tous de la (extrême-)droite catholique homophobe, antiféministe et transphobe. Bien au contraire : les fondamentalismes religieux ont le vent en poupe partout en Europe. C’est ça l’intégration, l’apaisement et l’absence de calamité ? Bref, je ne sais pas si sa « conception citoyenne et républicaine de la nation » est « antinomique avec le multiculturalisme et toutes les formes de communautarismes qui en résultent » (la question est plus complexe), mais c’est la première contre-vérité formulée par l’auteur : force est de constater que sa laïcité jacobine n’a pas empêché les communautarismes de se développer en France malgré tout et pour le pire (alors que les rapports interethniques sont sans nul doute moins problématiques au Québec).

Ensuite, l’auteur affirme – en ne s’appuyant sur aucune donnée sociologique – que « les partisans de la laïcité « ouverte » ou « inclusive » […] méconnaissent la réalité sociale dont ils font sans cesse l’apologie. Nombre d’entre eux vivent dans des quartiers ethniquement, socialement et culturellement à la fois homogènes et privilégiés ». Alors comparons la réalité patronymique des membres du collectif « LGBT pour LEUR laïcité » avec celle des signataires de la « Déclaration de personnes LGBTIQ de couleur et leurs alliés contre la “Charte des valeurs québécoises” » : on voit vite de quel côté se trouve la plus grande homogénéité ethnique, sociale et culturelle. Il s’agit là de la deuxième contre-vérité assénée par l’auteur : c’est justement parce qu’ils réfléchissent réellement (pas seulement en théorie) « en termes de classe sociale et culturelle » (en termes intersectionnels), que les détracteurs de la Charte péquiste savent qu’elle conduira à la stigmatisation et à la marginalisation, entre autres, de la classe défavorisée des femmes musulmanes, assurément moins privilégiées que l’auteur et les ministres péquistes.

« Cette frange « LGBT » qui abhorre le principe de laïcité devrait avoir honte de se désolidariser à ce point des homosexuels qui, en Afghanistan, en Arabie saoudite, au Qatar ou en Iran, pour ne prendre que ces exemples, rêveraient de vivre leurs amours en toute liberté dans une société laïque », poursuit l’auteur, péremptoirement culturaliste et paternaliste. Il oblitère commodément l’histoire des régimes qui ont historiquement adoptés une laïcité obligatoire et punitive (Russie soviétique, Chine maoïste, etc.) : ils n’en ont pas été moins homophobes ou antiféministes que les autres ; pire, cela a provoqué un back-lash considérable avec un retour en force du fait religieux – souvent intégriste – que les LGBT russes subissent de plein fouet. Il se détourne aussi des pays ayant comme religion d’État le catholicisme tels le Chili, l’Argentine ou certains États du Mexique qui ont cependant mis en place des législations égalitaires pour les personnes LGBT, et toujours en avance sur la France. Il ignore manifestement les courants libéraux homophiles des religions monothéistes. En fait, on pourrait retourner l’argumentation fallacieuse de l’auteur en arguant que la frange « LGBT laïciste » se désolidarise des Coréens du nord qui croupissent dans les goulags laïques. Nous n’oserons pas. Car évidemment, l’intrication du fait religieux, des LGBT-phobies et de la laïcité exige une analyse complexe, factuelle, contextuelle, historique et politologique. L’aveuglement anticlérical homonationaliste conduit l’auteur à une analyse manichéenne, dogmatique, réductrice et essentialiste – en fait typiquement fondamentaliste – du fait religieux et de l’instrumentalisation politique de la religion par certains croyants. C’est là la troisième contre-vérité que nous assène l’auteur : le projet de loi 60 n’aura aucun impact sur les régimes théocratiques – aucun – et les détracteurs de la Charte péquiste n’abhorrent pas la laïcité, ils revendiquent simplement ses multiples possibles, a fortiori une laïcité inclusive à la québécoise.

Si je suis d’accord avec l’auteur sur la nécessité de déconstruire le concept de « communauté homosexuelle », une chose est sure : nous ne faisons pas partie de la même communauté laïque. En fin de compte, c’est bien le projet de loi péquiste pseudo-laïque [7] qui est communautariste : il s’agit d’un projet « d’appartenance clanique », de ceux qui omettent leur passé colonialiste et ne reconnaissent qu’une seule communauté légitime, la leur – majoritaire : presque exclusivement québécoise, blanche, d’origines française et catholique. La condescendance doctorale ne cachera pas la colonialité du pouvoir qui fonde ce projet.

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[1] Pseudo-laïque puisque les écoles confessionnelles seront toujours subventionnées par l’État, le crucifix trônera toujours à l’Assemblée nationale, les prières seront toujours récitées en ouverture du Conseil municipal de Saguenay, les fonctionnaires croyants non ostentatoires pourront toujours être partiaux s’ils le souhaitent, et le gouvernement fédéral continuera ses basses œuvres pro-religieuses : http://www.ledevoir.com/politique/canada/371572/retour-en-arriere.

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