Le choix homonationaliste : un choix essentialiste

Les « LGBT pour la laïcité » soutiennent la Charte de la laïcité péquiste parce que :

1) Elle permettrait de lutter contre la propagande des croyants homophobes ; ou des croyants en général toujours messagers – parfois malgré eux ou inconsciemment, et notamment à travers leur signes religieux – des aspects homophobes des tendances religieuses fondamentalistes ;

[Comme-ci les personnes portant une croix autour du cou partageaient ou diffusaient forcément les valeurs du Klu Klux Klan. Ou à l’inverse, comme si être athée empêchait d’être homophobe ou sexiste.]

2) Elle renforcerait et assurerait ainsi les droits fondamentaux des personnes LGBT.

À leurs opposants qui soulignent la contradiction homonationaliste (discriminer pour lutter contre une discrimination), ils opposent en boucle un seul argument : comme l’orientation sexuelle ne serait pas un choix, contrairement à l’appartenance religieuse, discriminer des croyants serait moins grave que de discriminer des personnes homosexuelles.

L’orientation sexuelle : un non-choix ?

Lorsque mon grand-père a appris que j’étais homo, il est venu chez moi pour me dire qu’il respectait mon choix. J’ai eu envie de lui répondre que je n’avais pas choisi, mais je me suis ravisé, car l’acceptation de mon orientation sexuelle par mon seul grand-père valait bien plus qu’un cours en études queers. Que nous disent d’ailleurs les sciences humaines sur l’orientation sexuelle ?

La biologie cherche depuis longtemps des explications neuronale, hormonale ou génétique (un « gène de l’homosexualité » qu’il serait moins homophobe de nommer « gène de l’orientation sexuelle »)… Elle les cherche encore. Les hypothèses biologiques, en vogue dès la fin du 19ème siècle, avaient pour but de biologiser des homosexuels, pour les « sortir » ainsi de la monstruosité qui les touchait et les discriminait : sociopathes pervers, véritable fléau social à éradiquer. Ils n’en seront pas moins pathologisés.

La psychanalyse quant à elle considère l’orientation sexuelle comme un choix, certes inconscient, mais comme un choix d’objet [sexuel]. L’enfant, dans son développement, et selon la résolution œdipienne [complexe de castration] qui lui est propre et fonction d’éléments psychiques relationnels avec sa parenté, développerait une attirance libidinale pour l’un ou les deux sexes.

Enfin, les sciences sociales considèrent elles que l’orientation sexuelle est construite, notamment par la culture, mais qu’en tout cas ses significations ne sont point universelles. En effet, tous les homosexuels ne sont pas gais, et c’est d’ailleurs par exemple pour cette raison que l’épidémiologie du VIH a inventé le terme HARSAH pour désigner les hommes qui ont des relations sexuelles et affectives avec d’autres hommes, car dans de nombreux pays, baiser avec des partenaires de même sexe ne signifie pas forcément que l’on se considère non-hétérosexuel ni même bisexuel.

Considérer que l’orientation sexuelle est un fait inné, une nature relevant du non-choix, procède du parti-pris paradigmatique, et n’a rien d’universel. Personne ne peut affirmer ou démontrer dans l’état actuel des connaissances scientifiques que l’orientation sexuelle est congénitale, acquise, ou les deux à la fois. Ou alors c’est qu’il y a clairement un choix philosophique, subjectif qui est opéré [1].

Le fait religieux : choisir de ne pas croire ?

Les homonationalistes nous affirment donc aussi que croire ou ne pas croire en Dieu relèverait du choix. C’est bien mal connaître l’anthropologie de la religion, et particulièrement réduire la complexité du fait religieux. Car en effet, les divers éléments sociaux de l’identité – comme la religion – procèdent de deux dynamiques : culturelle et subjective.

Dynamique d’abord culturelle avec l’enculturation, premièrement effectuée au sein de la famille, puis par l’école et par la société dans son ensemble. On se revendique bien souvent de la même religion que ses parents, et il est fréquent qu’une personne athée le soit car ses parents l’étaient eux-mêmes. Dire que la religion est un choix totalement libre relève donc au pire d’une certaine hypocrisie, au mieux d’une ignorance manifeste de la puissance de l’enculturation, ce processus par lequel l’individu acquiert, intériorise la culture du groupe auquel il appartient au cours de sa socialisation, son éducation – le plus souvent sans qu’il en ait conscience – par son environnement culturel : acquisition des techniques du corps, apprentissage de la langue, des comportements admis, des modes de vie en général, adaptation aux institutions établies, intériorisation des croyances, des visions du monde, etc. Ainsi, que l’on naisse dans un État laïque ou pas sécularisé du tout, le choix de croire ou de ne pas croire est toujours très relatif.

Ensuite, la plupart des personnes nées athées et qui sont devenues croyantes expliquent toutes la même chose : elles n’ont pas choisi de croire, mais la religion les a choisi. Toutes parlent d’une expérience mystique, d’une forme de transcendance qui les aurait touchées. Dieu s’est imposé à elles. Bref, le fait religieux relève aussi de l’immanence, et le réduire à un simple choix relève là aussi du parti-pris. Voilà pour quoi l’emblématique foulard islamique peut relever du choix individuel comme de l’imposition sociale, culturelle ou religieuse. Mais en tout état de cause, faire des croyants un bloc homogène relève de l’essentialisme.

L’identité : plus complexe que le simplisme homonationaliste [2] !

Il est primordial de rappeler que l’identité procède toujours d’un phénomène dialogique : il s’agit ou d’une auto-attribution ou d’une imposition sociale et, plus souvent, des deux à la fois. Prendre en compte ces aspects permet de saisir pleinement à ce sujet les logiques sociales et symboliques qui organisent les comportements, les interactions, les craintes et les préjugés des uns et des autres ; et de comprendre les conflits potentiels qui découleraient d’une non-concordance entre cette auto-attribution et cette imposition sociale. Pour pouvoir (re)connaître et faire (re)connaître l’identité, cela nécessite des marqueurs – identitaires – plus ou moins visibles (ostentatoires ?)… Du phénotype à la vêture, de la couleur de la peau aux signes religieux.

Prétendre donc que l’interdiction qui serait faite à certains croyants de travailler dans certains secteurs s’ils arborent des signes religieux, ne relèvent pas du déni identitaire et ne serait pas une attaque contre l’intégrité des personnes… c’est absolument faux !

Postuler que l’on pourrait hiérarchiser et privilégier l’orientation sexuelle par rapport à l’identité religieuse, parce que la première serait toujours un non-choix et la deuxième serait systématiquement un choix, c’est philosophiquement approximatif et politiquement clairement orienté !

Non, les personnes homosexuelles ou pas, croyantes ou non, s’autodéterminent en fonction de facteurs complexes, qui ne procèdent pas forcément soit du choix, soit du non-choix ou des deux à la fois : cela est variable d’un individu à l’autre. Et même si c’était le cas, l’intrication de l’expérience consciente et de l’inconscient psychique est tout aussi constitutive de l’identité sexuelle que de l’identité religieuse. Même si elles sont minoritaires, il n’y a pas de justification à réduire les individus à une conception univoque donc essentialiste de leurs identités sexuelle et (a)religieuse.

L’homonationalisme n’arrive pas à dépasser sa subjectivation traumatique de l’hétérosexisme, réduisant la religion et le fait religieux à un choix pour justifier son islamophobie historique, et aujourd’hui l’anticléricalisme de certain.es gais et lesbiennes québécois.es. Et cela pour manipuler la vérité afin de légitimer une hiérarchisation des discriminations, afin de blanchir la ségrégation des personnes croyantes que produirait la Charte, et de réhabiliter l’ethnocentrisme « qui consiste à affirmer la supériorité d’une cosmologie sur toutes les autres [car si l’athéisme n’est pas une religion, c’est bien une cosmologie]. Ce que l’on a appelé l’impérialisme ou le suprématisme blanc, qui a légitimé l’essentiel des entreprises coloniales de l’histoire de l’humanité » [3], est pleinement réactivé par cette Charte péquiste et par l’homonationalisme québécois. Les homonationalistes sont à la lutte à l’homophobie ce que les Janette sont au féminisme : ils partagent une conception essentialiste, qu’ils pensent intègre (intégriste ?), de la laïcité. Comme les identités, la laïcité est multiple. Elle ne peut donc être loi – et d’autant plus Charte quasi-constitutionnelle – que par consensus.


[1] Pour plus de précisions sur ces questions, lire l’introduction de la Sociologie de l’homosexualité de Sébastien Chauvin et Arnaud Lerch (Paris : La Découverte, Coll. Repères, 110 p., 2013).

[2] JAUNAIT, Alexandre et al. « Nationalismes sexuels ?  Reconfigurations contemporaines des sexualités et des nationalismes », Raisons politiques, 2013/1 n° 49, p. 5-23.

PUAR, Jasbir. (2012). Homonationalisme : politiques queers après le 11 septembre. Paris : Amsterdam.

[3] Nacira Guénif-Souilamas, « Féminisme et islam : ne pas confondre religion et patriarcat », 14 novembre 2013.

 

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