La Charte des « valeurs québécoises » et l’homonationalisme québécois

(modifié de 12 novembre 2013)

S’il on en croit la logique de M. Gagnon et des « LGBT pour la laïcité », comme les courants religieux fondamentalistes sont homophobes, il faudrait, pour lutter contre eux, absolument légiférer en interdisant au sein des Institutions publiques et parapubliques québécoises :

– Aux femmes musulmanes de porter un foulard, qu’il soit partiel ou intégral ;
– Aux hommes musulmans de porter un couvre-chef ;
– Aux hommes sikhs de porter un turban ;
– Aux femmes juives de porter des perruques ;
– Aux hommes juifs de porter la kippa ou un chapeau orthodoxe.

Ainsi, notre fonctionnaire voilée qui s’entend à merveille avec sa collègue lesbienne et qui travaille dans les bureaux de Revenu Québec devra changer de travail, alors que son mari intégriste islamiste et homophobe malgré les discussions acharnées qu’il a avec sa femme, pourra continuer d’y travailler sans raser son ostentatoire barbe. Elle devra aller faire le ménage dans l’école confessionnelle financée par l’État où ils envoient leur fille de 8 ans qui elle n’a pas choisi, contrairement à sa mère, de porter le hidjab.

Donc qu’importe si la Charte des « valeurs québécoises » n’aura aucun effet réel sur l’homophobie des religieux fondamentalistes, et sur les fondamentalismes religieux tout court.

Qu’importe si la Charte des « valeurs québécoises » versera de l’eau au moulin des fondamentalistes religieux qui pourront clamer que les valeurs de tolérance de l’Occident ne sont qu’un paravent pour homosexualiser (sic !) leurs enfants.

Qu’importe si la Charte des « valeurs québécoises » empêchera nombre de citoyen.nes québécois.es « de souche » ou pas et de croyances minoritaires, de travailler dans des institutions qui promeuvent la lutte à l’homophobie, et comptent de nombreuses personnes LGBT qui pourraient infirmer les préjugés homophobes que certaines personnes ont.

Qu’importe si la Charte des « valeurs québécoises » isolera les personnes LGBT de couleur et/ou religieuses qui sont les premières à lutter contre l’homophobie de leurs congénères fondamentalistes.

Qu’importe si la Charte des « valeurs québécoises » n’aura aucun effet sur la légitimité ou pas de l’article 319.3.b. qu’ils mettent de l’avant.

Qu’importe si la Charte des « valeurs québécoises » ne nous protégera pas des homophobes athées et laïques (bien plus nombreux au Québec que les homophobes croyants).

Il est dommage que dans ce débat sur la Charte des « valeurs québécoises » devenue Charte « affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodements », M. Gagnon et « LGBT pour LEUR laïcité » ne répondent que par l’invective et les attaques personnelles aux arguments de leurs détracteurs. Cela en dit long sur l’enfermement idéologique qui structure leur point de vue, qui se fiche des répercussions sociales d’une laïcité péquiste. Pourtant, ces répercussions sont connues et documentées, notamment en France : lire le point de vue de la démographe Michèle Tribalat sur les conséquences sociales du modèle d’intégration/assimilation français qu’ils défendent. Ce modèle français exemplaire de laïcité implanté depuis 1905 n’a pourtant pas empêché en 2013 les manifestations contre le mariage pour tous de la (extrême-)droite catholique homophobe au sein du collectif « Manif pour tous » ; bien au contraire : les fondamentalismes religieux ont le vent en poupe partout en Europe.

Les « LGBT pour LEUR laïcité » passent aussi sous silence que les pays qui ont historiquement adoptés une laïcité obligatoire et punitive (Russie soviétique, Chine maoïste, etc.) n’en ont pas été moins homophobes ou antiféministes que les autres ; pire, cela a provoqué un back-lash considérable avec un retour en force du fait religieux et des conversions à nombre de religions (que les LGBT russes subissent de plein fouet).

Les « LGBT pour LEUR laïcité » oublient aussi que des pays ayant comme religion d’État le catholicisme tels le Chili, l’Argentine ou certains États du Mexique ont cependant mis en place des législations égalitaires pour les personnes LGBT, et quelques fois en avance sur la situation québécoise : pensons notamment à la stérilisation forcée des personnes trans pour obtenir un changement de genre à l’état civil qui est toujours d’actualité au Québec !

Bien évidemment des exemples contraires existent, car l’intrication du fait religieux, des LGBTphobies et de la laïcité exige une analyse complexe, factuelle, contextuelle, historique et politologique. Or ici, l’aveuglement anticlérical des « LGBT pour LEUR laïcité » conduit à une analyse manichéenne, dogmatique, réductrice et essentialiste  – en fait typiquement fondamentaliste – du fait religieux et de l’instrumentalisation politique de la religion par certains croyants. Les « LGBT pour LEUR laïcité » procèdent ici d’une contre-instrumentalisation du fondamentalisme religieux de manière à justifier leur homonationalisme et sans égard pour les interprétations libérales et progressistes de certaines obédiences de toutes les religions.

Cette rhétorique homonationaliste [1], avant d’avoir été instrumentalisée par les partis politiques de droite en Israël, a été construite et promue par les partis politiques d’extrême droite belge flamand, néerlandais, autrichien et aujourd’hui en France par le Front National de Marine Le Pen. On comprend que les « LGBT pour LEUR laïcité » n’aient pas envie d’être associés à de tels partis politiques européens, mais les faits et la convergence idéologique sont là et parfaitement limpides. La seule différence : M. Gagnon et ses acolytes font l’exploit d’élargir le concept, l’idéologie et la réalité de l’homonationalisme, d’une version primordiale islamophobe à une version totalisante anticléricale, en plus d’entacher une partie du mouvement LGBT québécois d’une idéologie qui a pris racine dans les mouvements nationalistes-populistes [2] qui pratiquent une homophilie circonstanciée à leur xénophobie.

En 2 mots : bullshit et pinkwashing : http://fr.wikipedia.org/wiki/Homonationalisme


[1] JAUNAIT, Alexandre et al. « Nationalismes sexuels ?  Reconfigurations contemporaines des sexualités et des nationalismes », Raisons politiques, 2013/1 n° 49, p. 5-23.

PUAR, Jasbir. (2012). Homonationalisme : politiques queers après le 11 septembre. Paris : Amsterdam.

[2] Ajout 16 décembre 2013 : Lire cet article sur les partis populistes européens qui ont inventé la « laïcité falsifiée » utilisée par les homonationalistes québécois : http://www.lerepublique.com/1128129/les-tabous-du-debat-sur-la-laicite/

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