Au-delà du voile … Réponses féministes aux fondamentalismes

Le 30 octobre 2013, se déroulait au centre Saint-Pierre une soirée publique organisée par la Fédération des femmes du Québec et intitulée : Au-delà du voile … Réponses féministes aux fondamentalismes. Toutes les intervenantes étaient absolument géniales (y compris Christian Nadeau). Mélissa Mollen Dupuis d’Idle No More nous a rappelé  la relation entre la religion et le colonialisme dans l’histoire et les enjeux actuels des fondamentalismes religieux pour les peuples autochtones, notamment ô combien la Charte péquiste oblitérait le génocide et l’apport aux valeurs québécoises des Premiers peuples. Denise Couture a proposé une réflexion sur le fondamentalisme catholique et les stratégies déployées par les féministes catholiques, en s’appuyant sur la très naturaliste et patriarcale « théologie de la femme » du Vatican, qui continue de polluer les représentations d’un Québec soit-disant sécularisé. Alexa Conradi nous a gratifiés d’une conclusion génialement intersectionnelle, rappelant que la Charte péquiste avait des relents nauséabond de nationalisme ethnique. Mais c’est sur la communication d’Asmaa Ibnouzahir,  membre du Groupe international d’étude et de réflexion sur les femmes en islam, que je vais revenir ici.

Selon elle, il faut absolument définir ce qu’est le fondamentalisme en Islam, car il peut recouvrir différentes significations. Et d’ailleurs, il faut se poser la question de qui est légitime pour catégoriser comme fondamentaliste ou non une pratique musulmane : les musulmans, les non-musulmans, les chercheurs, les journalistes ? Ainsi, il convient de distinguer deux fondamentalismes islamiques bien différents.

Le « traditionalisme » en Islam s’appuie sur des pratiques culturelles pré-islamiques allant du mariage forcé à la répudiation, en passant par l’excision. Cette forme de patriarcat n’est pas le monopole de l’Islam, et c’est justement là-dessus que les féministes musulmanes reposent leur critique du fondamentalisme islamique : elle revendique l’Itjihad (les homosexuels musulmans utilisent d’ailleurs la même stratégie : j’en parlais déjà dans cet article en 2006) [1]. Les féministes musulmanes embrassent aussi la critique post-coloniale d’une émancipation féministe universaliste qui se trouve en fait être celle des féministes hégémoniques collectivistes, c’est-à-dire dans le débat actuel, nos « Janette ».

Le « radicalisme » en Islam, s’appuie quant à lui sur une opposition à l’Étranger et à son libéralisme moral, source de tous les maux contemporains. Les radicaux musulmans ne sont pas tous politisés et ne sont pas tous violents, mais ce sont les factions les plus violentes qui bénéficient de la plus grande couverture médiatique (le sensationnalisme journalistique fait vendre), et qui sont en forte progression numéraire. Pourquoi ? Parce que :

1) La proportion mondiale de musulmans ne cesse d’augmenter (et les radicaux avec) ;

2) Il y a un retour du religieux de manière général et pour toutes les religions [back lash ?], qui s’appuie sur une résistance continue à la colonialité, l’impérialisme (Irak/Afghanistan) et au capitalisme.

3) Les pays occidentaux (non-musulmans donc) soutiennent sans faille les Monarchies du Golfe et leur double-jeu.

4) La stigmatisation des musulmans vivants dans les pays occidentaux ne cessent de croître (la France étant l’archétype).

Bref, vous l’aurez compris, la Charte des valeurs péquistes provoquerait l’inverse de ce qu’elle prétend accomplir, à savoir protéger les femmes musulmanes du patriarcat, limiter l’influence des fondamentalismes religieux. On pensait que le gouvernement libéral de Jean Charest nous avait fait toucher le fond de la médiocrité politique québécoise du 21e siècle avec notre Printemps érable… Et bien non !

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[1]  La notion d’Itjihad réfère au devoir et au droit des musulmans à ré-interpréter le dogme coranique en fonction des réalités contemporaines des sociétés concernées. C’est sur cette base que les écoles juridiques sunnites se sont mise en place dans le passé, pour répondre à toutes les (nouvelles) situations de la vie quotidienne et à l’évolution socio-historique : le hanafisme, doctrine la plus libérale, le shafi’isme, le malikisme, plus austère que les deux précédentes, et le hanbalisme, la plus rigoriste. Force est de constater qu’aujourd’hui ce mouvement d’exégèse permanent s’est considérablement ralenti, voire rigidifier sur des positions réactionnaires dans certains cas, et notamment vis-à-vis de la (homo)sexualité.