La Charte des « valeurs québécoises » ou la bataille des subjectivations

« Ce sont des folles », tranche Mme Filiatrault. « Elles sont manipulées », croit Janette Bertrand [1]. Ces folles manipulées sont donc les femmes musulmanes qui portent le voile. Elles ne comprendraient pas que le voile qu’elles portent est toujours, forcément, un symbole d’oppression masculiniste. Car Mesdames les féministes historiques savent mieux que les autres, connaissent pour les autres. Explications.

Le moi post-traumatique ou l’émancipation forcée

Les féministes qui promeuvent la Charte des « valeurs québécoises » telle que proposée pour le moment par le gouvernement Marois, utilisent toujours pour se faire leurs seules expériences. Comme femmes ayant vécu dans des régimes autoritaires voire théocratiques arabo-persans, ou comme femmes ayant vécu dans le Québec pré-Révolution tranquille avec son emprise culturelle et politique du catholicisme obscurantiste. Ainsi, leur émancipation contre une domination masculine qui trouvait ses fondements dans la religion et se justifiait par elle, passait légitimement par une laïcisation de la société.

Le problème, c’est qu’elles ne reconnaissent pas d’autres formes d’émancipations féministes, malgré les apports politiques, sociaux et ethnographiques de féministes dont on a longtemps minorisé voire nié la féminité : noires, latinas, asiatiques, autochtones, lesbiennes, bisexuelles, sadomasochistes, travestis, queers, trans, intersexuées, et bien évidemment musulmanes ou simplement croyantes. On devine en fait ce qui sous-tend ce monolithisme émancipatoire : une conception univoque des femmes, réduite à un modèle unique (blanche ou presque, occidentale, athée, hétérosexuelle, cisgenre, bourgeoise). Du coup, ce seul modèle d’accomplissement identitaire serait la forme ultime d’une émancipation réellement réussie, rendant les femmes égales aux hommes, permettant aux femmes d’être comme les hommes. Et cela sans même questionner le bien-fondé du modèle masculin hégémonique. Donc  les femmes qui ne passeraient pas par leur processus émancipateur se tromperaient, seraient aliénées et inconscientes, pas vraiment féministes ni libres ; au premier chef desquelles, les femmes voilées voire croyantes. Il convient donc de les sauver collectivement et par le collectif, à l’aide d’une politique paternaliste d’interdiction de tous les signes religieux vestimentaires aux fonctionnaires publics, parapublics, mais aussi des garderies privées (même ceux portés par des non-musulmanes, notamment des hommes).

Ainsi,  elles conceptualisent un « féminisme collectif », sous-entendu pour le bien de toutes les femmes. Cela leur permet ainsi de dénigrer le féminisme critiquant la Charte, notamment celui de la Fédération des Femmes du Québec (FFQ) ou d’Amnistie Internationale, qu’elles qualifient d’« individualiste » (terme à connotation négative). Car l’égalité et l’émancipation passeraient forcément par une communauté d’expérience, de travail, de classe et de culture (comme le théorisait le communisme et son concept de « collectivisme » avec la réussite que l’on sait) ; bref, par leur – et seulement leur – subjectivation (qu’elles voudraient hégémonique).

Si l’on résume : pour ces féministes collectivistes, les femmes voilées entraveraient beaucoup plus l’égalité homme-femme que les écrits masculinistes d’un Richard Martineau ou d’un Éric Zemmour. On ne cible plus les oppresseurs, mais plutôt celles qu’on considère oppressées malgré elles. Intéressante conception de l’émancipation où la fin féministe justifie le moyen de la ségrégation professionnelle et sociale.

Le moi libertaire ou le féminisme mondialisé

À l’inverse, les féministes plus jeunes, plus seulement uniquement des femmes et qui ne se contentent pas du seul féminisme de manière à mieux intégrer les féminismes, privilégient une lecture polysémique du voile, d’un symbole d’oppression masculine à un symbole de foi individuelle en passant par une coquetterie ou un marqueur identitaire. Car elles savent que pratiquer une réduction culturaliste du voile, telle la lecture qu’en font les fondamentalistes islamistes, revient à rejoindre et réifier leur logique totalisante. Combattre le mal par le mal, punir les femmes voilées tout en laissant les « barbus » libres de travailler où bon leur semble, fait pourtant le jeu des intégristes musulmans qui peuvent ainsi pointer du doigt un « Occident » intolérant ; le jeu des intégristes des autres religions qui peuvent stigmatiser l’Islam ; et le jeu des laïcards qui libèrent leur parole islamophobe et anticléricale. Or, il est possible de favoriser une laïcisation du voile en reconnaissant, respectant et promouvant ses possibilités culturelles et individuelles, en embrassant sa polysémie réelle. Cela permet de combattre son usage sexiste sans passer par une ségrégation féministe. Surtout, cela permet de reconnaître toutes les femmes dans leurs diversités, de soutenir tous les formes d’émancipations, de consolider toutes les voies de dialogues, d’affirmer une laïcité qui ne privilégie ni croyante ni athée, de renforcer un espace social commun sécularisé accessible à tout(e)s.

N’oublions pas que selon l’ONU, « la violence faite aux femmes autochtones dans l’ensemble du pays demeurait un des problèmes aigus du Canada » [2]. Celles-là ne sont pas voilées, et le silence des féministes collectivistes à leur propos en dit long sur leur obsession du voile islamique.

[1] http://www.lapresse.ca/actualites/201310/15/01-4699931-les-femmes-voilees-sont-manipulees-dit-janette-bertrand.php

[2] http://fr.canoe.ca/infos/quebeccanada/archives/2013/10/201310

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Post-scriptum : Lire la Lettre des Inclusives à Madame Jeannette Bertrand

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