France/Québec : même laïcité ?

L’instrumentalisation de mon pays d’origine, du côté pro-Charte des « valeurs québécoises » comme de l’autre est problématique. Car elle est utilisée depuis quelques jours sans mise en contexte, et avec une méconnaissance manifeste de l’histoire hexagonale. La législation française d’interdiction de signes religieux ou de propagande politique pour les agents de l’État français, notamment les fonctionnaires du système d’Éducation publique ne date pas d’hier. Il est le fruit de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, héritière des guerres de religions entre catholiques et protestants qui ont ravagé le pays au 16ème siècle, de la Révolution, du nationalisme bonapartiste et de la position antirépublicaine de l’Église au 19ème siècle. Cette législation a donc été introduite avant les vagues migratoires du 20ème siècle. Les migrants savaient à quoi s’en tenir. C’est la grande différence avec la situation québécoise, puisque cette Charte impose un changement indifférencié du contrat social majorité/minorités.

L’interdiction en France des signes religieux ostentatoires dans le système scolaire date des années 90/2000. Elle est le fait du gouvernement de gauche de Lionel Jospin après le rapport de la commission Stasi qui s’était appuyé sur des experts et des statistiques, pas sur des chroniques journalistiques et des faits divers. Elle avait pour but de protéger les élèves mineur(e)s du port forcé de signes religieux (puisque les professeurs en étaient interdits depuis 1905), qui n’ont pas l’autonomie morale qu’on accorde aux adultes, et donc sont susceptibles de vivre des pressions familiales prosélytes. Bref, protéger l’enfant et l’adolescent comme on le faisait déjà avec la pornographie, le prosélytisme politique, etc. Voilà pourquoi cette loi ne s’applique pas pour les étudiants universitaires, des majeurs. Elle ne s’applique pas non plus pour les employés des garderies car on voit mal comment des bébés de moins de trois ans (la maternelle commence à 3 ans en France) pourraient être profondément influencés par une gardienne en hidjab. La loi sur le port du voile intégral (niqab et bourqa) dans l’espace publique est plus récente. Elle est le fait de l’ancien gouvernement Sarkozy, ouvertement droitier, et a fait l’objet de discussions au sein des milieux politiques et féministes encore moins consensuelles que la précédente.

Cela dit, prétendre que ces lois ont eu un effet positif en France ou que le modèle français d’intégration serait une réussite est malhonnête. L’ethnicisation des rapports sociaux n’a pas diminué. Le fétichisme et le repli identitaire n’ont de cesse de se développer. La montée des intégrismes islamiste et nationaliste/xénophobe n’a pas été stoppée, comme en témoigne l’ascension continue du Front National et le nombre toujours plus élevé de jeune français musulmans qui partent faire le djihad au Moyen-Orient/Afrique. On oublie les émeutes de 2005 qui ont enflammé les quartiers polyethniques français pendant presque un mois ! On oublie aussi que Sarkosy avait nommée Fadela Amara – d’origine maghrébine et grande pourfendeuse du voile – Ministre de la ville chargée d’améliorer le modèle d’intégration à la française. Ce fut un échec cuisant.

Enfin, l’instrumentalisation de l’instrumentalisation du voile par les intégristes islamistes est contre-productive : on ne combat pas une instrumentalisation politico-religieuse par une instrumentalisation politico-laïque, cela radicalise la situation. Ce n’est pas parce qu’ailleurs des femmes sont soumises à la contrainte du voilement obligatoire que toutes les femmes musulmanes québécoises le sont. On ne peut pas interdire le voile pour tous les fonctionnaires sous ce prétexte. Ou alors il faudrait interdire aussi les signes – ostentatoires ou pas – des religions chrétiennes au prétexte que le Vatican a nourrit l’épidémie de VIH en Afrique avec sa position sur le condom, que l’église orthodoxe russe est homophobe prosélyte, ou que certains évangélistes américains minimisent le viol ! On ne combat pas l’inégalité homme-femme ou l’obscurantisme des Monarchies du Golfe en interdisant les signes religieux parmi nos fonctionnaires, mais en opérant une transition énergétique écologique pour ne plus leurs verser un seul pétrodollar. Rappelons que les occidentaux ont colonisé la plupart de ces pays décriés, puis liquidé leurs démocrates, et continuent parfois de les soutenir aveuglément.

Il y a tout de même une différence de taille entre la contrainte par des tiers (mari, père, frères, cousins – violence domestique et familiale) ou la pression culturelle (fétichisme voire repli identitaire) à porter le voile dans une démocratie laïque, et être lapider pour ne pas le faire dans une théocratie islamiste (violence systémique totalitaire). Une approche paternaliste qui nie la capacité d’agir et le libre-arbitre des femmes musulmanes au pays, amalgame toutes les situations, et évacue la question centrale du consentement n’est pas raisonnable. Si des québécoises vivent une contrainte à porter un voile, il existe déjà un arsenal juridique pour la condamner. Peut-être nous manque-t-il les relais sociaux pour pouvoir aider ces femmes qui vivent des formes plus ou moins directes de coercitions. Mais cette question là n’est pas que religieuse, elle concerne nombre de femmes, musulmanes ou non, de la majorité « silencieuse » ou pas.

De ce point de vue, Amnistie Internationale est claire : « Pour les personnes, et en particulier les femmes, qui subiraient une coercition pour porter un signe religieux, leur interdire de le porter ne corrige pas la situation : ceux qui exercent la coercition restent impunis, et celles qui la subissent sont punies plusieurs fois : perte d’emploi et donc atteinte au droit au travail, risque d’isolement et de stigmatisation. Faut-il substituer à une supposée contrainte de porter un signe religieux la contrainte de l’État de ne pas en porter ? ».

L’excuse « ostentatoire » est une tautologie ethnocentrique puisque par définition, la religion historique de la majorité québécoise ne préconise pas à ses fidèles le port de signes considérés – toujours par la même majorité – comme ostentatoires. Donc on détourne la problématique de l’être humain religieux vers l’objet religieux, ce qui permet d’évacuer la question du libre-arbitre et de penser qu’on ne fait pas de mal aux droits humains puisqu’on s’attaque à un objet soi-disant désincarné. L’égalité homme-femme, la laïcité et la neutralité de l’État sont des valeurs universelles, qui ne sauraient être le monopole d’un seul Peuple ou d’un seul parti politique. Partout dans le Monde, ces valeurs sont partagées et défendues courageusement, quelques fois au péril de leurs vies, par des humains démocrates, quelles que soient leurs origines, la couleur de leurs peaux, leurs langues maternelles, leurs religions ou leurs apparences vestimentaires. En cela, le gouvernement Marois les méprise.

Il faut rappeler que l’inégalité entre les sexes, les violences domestiques et la domination masculine en général, ne sont pas le fait des femmes voilées ou de la religion musulmane en particulier, mais de certains hommes de toutes les origines et de toutes obédiences, et de la complaisance de notre société envers les discours masculinistes. Seules la solidarité, l’éducation accessible, la lutte contre les stéréotypes et les discriminations, l’intransigeance politique face aux intégrismes, aux sexismes, à la misogynie, nous permettront d’affirmer et de consolider nos valeurs humanistes, féministes et progressistes communes, tout en améliorant la condition de toutes les femmes, et par conséquent de tous.

Le cynisme électoral du Gouvernement Marois est évident. Cette Charte ne fera que diviser la société québécoise et institutionnaliser la ségrégation sociale et professionnelle. L’exclusion par le Bloc Québécois de sa seule députée femme, et d’autre part d’origine étrangère, suite à son opposition à cette Charte, en dit long sur l’inquiétante dérive sectaire d’une partie des politiciens souverainistes québécois. La justification d’exception patrimoniale à propos du crucifix de l’Assemblée Nationale est une insulte : ce reliquaire du colonialisme et de son corolaire intégriste catholique, aurait dû sauter avec l’inventaire duplessien de notre Révolution tranquille. Ces idéologies archaïques sont responsables du quasi-génocide (culturel) puis de l’invisibilisation encore prégnante des Premiers Peuples, dont cette Charte oblitère totalement l’héritage : les valeurs autochtones forgent pourtant comme bien d’autres la singularité multiple de notre culture québécoise.

Voilà pourquoi j’ai signé le Manifeste pour un Québec inclusif.