10 questions aux féministes abolitionnistes…

De la part d’un homme cis français, immigré, homosexuel, blanc, trentenaire, féministe, queer, anthropologue, éducateur, travailleur social, pédagogue, ami et allié des travailleuse-r-s du sexe…

1. Le travail du sexe est aussi exercé par des hommes pour des hommes et des femmes (d’ailleurs, son usage par des femmes est en constante augmentation). Considérez-vous que ces hommes soient eux aussi tous exploités, aliénés et violés ? Sont-ils eux aussi dans l’illusion d’avoir choisi ce métier lorsqu’ils le revendiquent comme tel ? Si non, pourriez-vous m’éclairer sur les aspects différenciant travail du sexe féminin et masculin ?

2. En Suisse et en Allemagne par exemple, il existe un statut légal « d’aidant sexuel », permettant à des sexologues et/ou des travailleuse-r-s du sexe d’apporter sexualité et/ou sensualité à des individus n’y ayant pas accès à cause d’un handicap physique. Considérez-vous qu’il s’agisse là de la même chose que le travail du sexe auprès des personnes non handicapées, et que la réalité d’aidant sexuel ne doive pas être légalisée au Canada ?

3. Le travail du sexe recouvre une grande variété d’activités : prostitution, pornographie, danse, massage, sex-shop, écriture érotique, etc. Faut-il toutes les abolir car elles enferment en elles-mêmes la reproduction de la domination masculine ? Dans ce cas, que fait-on des pornographies lesbienne, gaie, bi et trans ? Par delà la lutte évidente et unanime contre la pornographie infantile ou qui exploite la misère économique des européen-ne-s de l’Est par exemple, n’existe-t-il pas une pornographie équitable ?

4. Que faîtes-vous concrètement pour lutter contre l’exploitation sexuelle (tourisme sexuel pédophile, porno inéquitable, proxénétisme avec coercition) ? Est-ce que l’abolition de la prostitution au Canada va aider les travailleuse-r-s du sexe thaïlandais-e-s, brésilien-ne-s et indien-ne-s, alors même que les plus grandes associations de personnes concernées dans ces pays réclament la décriminalisation globale, tout comme le Conseil National du Sida français ou l’International Aids Society (et cela pour des évidences sanitaires et sociales largement démontrées) ?

5. La criminalisation des clients ne va-t-elle pas invisibiliser plus encore les travailleuse-r-s du sexe de rue et les éloigner encore plus de la sécurité, de la prévention, du dépistage et des soins, comme le dénoncent des associations françaises et suédoises ? Cela ne va-t-il pas renforcer le classisme, entre les nantis qui pourront se payer les services onéreux d’escort-e-s recruté-e-s sur l’Internet et les autres, les plus précaires des citoyen-ne-s ?

6. La décriminalisation ne permettrait-elle pas de concentrer les moyens humains et financiers sur la prévention, la lutte contre l’exploitation et la réinsertion plutôt que de surveiller et punir des adultes consentants en les précarisant, en les stigmatisant et en les excluant socialement toujours plus ?

7. La légalisation ne permettrait-elle pas de construire un code du travail du sexe s’appuyant sur une convention collective négociée par les personnes concernées, organisées en syndicats représentatifs protégeant, surveillant, améliorant et dénonçant si besoin leurs conditions de travail ? La police et la justice pourraient ainsi cibler et combattre les situations illégales d’exploitation, comme aujourd’hui pour le travail dissimulé ou juvénile ?

8. Historiquement, les politiques prohibitionnistes (alcool, drogue, avortement, liberté d’expression) ont toujours été  ou sont encore un échec total sur le plan humain et social : fiasco sanitaire, explosion de la criminalité, résultats réels à l’opposé des résultats escomptés, etc. Pensez-vous que l’abolition du travail du sexe va échapper à cette constante structurelle ?

9. En répondant aux hypothèses sociologiques que vous proposez avant même d’avoir observé le réel, en tronquant le réel en invalidant la parole et les expériences d’une partie des travailleuse-r-s du sexe, en amalgamant toutes les situations de travail du sexe pour les réduire à l’unique et insupportable exploitation/aliénation, en confondant idéologie philosophique et méthodologie anthropologique, en refusant de prendre en compte les évaluations ou l’absence d’évaluation des politiques prohibitionnistes ou régulationnistes, en jetant aux oubliettes la neutralité axiologique, n’avez-vous pas peur d’attaquer et de mettre à mal l’objectivité et donc la crédibilité de l’Institution scientifique ?

10. Ne pensez-vous pas, après cette lecture, que votre positionnement s’invalide de fait par l’aveuglement idéologique dont vous faites montre, comme ont pu le faire les féministes blanches hétérosexuelles universalistes et essentialistes durant les années 70 ? Ne pensez-vous pas que comme les féministes noires, latinas ou lesbiennes nous l’ont montré, c’est seulement par le bas – la réalité sociale de toutes les femmes – et non pas par le haut – les principes philosophiques de quelques femmes – que le féminisme sert toutes les femmes et tous les hommes, quels que soient leurs origines, classes sociales, âges, sexes, genres, orientations sexuelles, moyens de subsistance, et évite ainsi d’être un allié objectif des ultraconservateurs anti-choix ? Depuis ma naissance, il parait que nos corps nous appartiennent : alors, plus jamais criminel-le-s ?

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