En dehors du foyer, les saferspaces ?

[Pour SAFE-LGBT, février 2011 : http://www.safe-lgbt.fr/#/safer-spaces/3793837]

Le concept de « saferspace » m’a été présenté pour la première fois lors de la Radical Queer Semaine 2009. Il s’agit de proposer lors d’évènements queers (festivals, concerts, fêtes dans les bars, etc.) un espace « plus sécuritaire » où  quelques soient ses identités et son apparence, on se sent et on est protégé des normes discriminatoires de notre société. Cela se concrétise par l’affichage de poster explicatifs (voir ci-dessous) ou aux divers slogans du type « le consentement c’est sexy », et à la présence d’écoute active (« active listeners » : là pour écouter et soutenir celles et ceux qui en auraient besoin, et éventuellement gérer des conflits).

Ce concept a de suite fait sens pour moi, étant donné que plus largement, la ville de Montréal est de mon point de vue et par rapport à Paris, un saferspace quant aux oppressions et violences sexistes et homophobes. De plus, la préférence pour le substantif safer au lieu du qualificatif safe, me semblait mieux approprié à la réalité, étant donné qu’une sécurité absolue – le risque zéro – est anthropologiquement utopique. C’est dans la même logique qu’on parle depuis longtemps de safer sex plutôt que de safe sex.

La communauté queer montréalaise est donc devenue mon saferspace par excellence. Mais bien évidemment, entre perception et réalité, il y a toujours un écart qui se dessine au fil des expériences personnelles ou de celles de ses ami-e-s : un poing dans la gueule dans un club gai, des commentaires transphobes lors d’un cabaret burlesque, des voyeurs irrespectueux pendant un sexe-party, des jugements péremptoires et moralistes sur la transmission du VIH, etc.… Or, les personnes qui subissent ces violences à l’intérieur d’un espace pourtant présenté comme le plus sécuritaire possible, se sentent souvent seules et démunies, car pour le moment face aux oppressions, nous n’avons pas encore su adresser toutes les questions pertinentes, ni construire les réponses communautaires appropriées à toutes les situations.

Voilà pourquoi je vous propose ici de déconstruire la notion de saferspace, afin de mieux en cerner les contradictions, et donc de proposer des pistes de réflexions…

 

Des oppressions…

Le saferspace est un processus collectif, délimité dans l’espace et le temps, consistant à réduire les oppressions dans les interactions sociales.

L’oppression est le mauvais traitement systématique d’un groupe social avec le soutien des structures de la société oppressive. Elle s’appuie sur des systèmes symboliques, en l’espèce des idéologies essentialistes, que nous savons totalement arbitraires : sexisme, hétérosexisme, bigenrisme, racisme, classisme, nationalisme, jeunisme, etc.

Les oppressions prennent alors concrètement plusieurs formes : misogynie, homophobie, lesbophobie, biphobie, transphobie, xénophobie, islamophobie, gérontophobie, putophobie etc.

Mais si les oppressions sont qualitativement identifiables, il convient d’en déconstruire aussi le sens, la direction, le lieu. En effet, elles peuvent être extracommunautaire (un groupe d’adolescents lambda qui harcèle une adolescente lambda dans le métro = machisme ordinaire), intercommunautaire (un groupe d’hommes qui se moque de mon ami trans quand on se balade dans la rue), ou intracommunautaire (un homme gai cis qui se trompe de pronom pour désigner un-e trans). Notre vigilance porte facilement sur les oppressions intercommunautaires autour desquelles nous avons construit des systèmes de solidarité ; c’est une des raisons d’être de la Radical Queer Semaine : construire un espace résistant aux oppressions hétérosexistes, transphobes, racistes, classistes et abolitionnistes [vis-à-vis la prostitution]. Notre attention se tourne aussi régulièrement vers des oppressions extracommunautaires : la participation d’un contingent queer à la Marche annuelle montréalaise contre les brutalités policières en est un exemple. Mais lorsque l’on s’atèle à analyser les oppressions intracommunautaires, d’ailleurs pas toujours conscientes, nous restons plus souvent dans le constat que dans l’action voire la réflexion. C’est une contradiction qu’il va falloir embrasser car on ne peut pas d’un côté dénoncer les bavures policières sans (ré)agir de l’autre contre les violences internes à la communauté queer.

 

Des violences…

L’outil par excellence de l’oppression est la violence : « la force déréglée qui porte atteinte à l’intégrité physique ou psychique pour mettre en cause dans un but de domination ou de destruction l’humanité de l’individu » [1]. Elle peut prendre plusieurs formes souvent liées les unes aux autres :

Matérielle : physique (coups, viol, torture…) ou économique. On connaît bien la violence physique, mais beaucoup moins la violence économique qui consiste, dans un contexte de mondialisation et de déréglementation capitalistes et libérales, à faire subir à de nombreux individus, notamment ceux qui sont victimes des crises ponctuelles ou conjoncturelles, de la corruption, des délocalisations, de la pollution et de ses séquelles, de l’épuisement des ressources naturelles, « la main invisible du marché » comme une violence, d’autant plus injuste qu’elle semble venir de nulle part et partout à la fois.

Symbolique [2] : verbale (injures, injonctions paradoxales, harcèlement… éventuelle première étape avant passage à l’acte), ou institutionnelle, invisible (privation de droits ou liberté, abus de position dominante…), une violence structurelle [3] face à laquelle les individus semblent impuissants. Celle-ci désigne plusieurs phénomènes différents qui favorisent la domination d’un groupe sur un autre et la stigmatisation de populations, stigmatisation pouvant aller jusqu’à la création d’un bouc émissaire. Les travailleuses et travailleurs du sexe la connaissent particulièrement bien.

Il faut dire que le ou les groupes dominants, à travers leur contrôle de l’État, jouissent du monopole de la violence légitime [4]. Celle-ci s’explique par le fait que les sujets de l’État consentent, soit par tradition ou par un désir d’égalité, à ce que l’État soit le seul pouvant, de façon légitime, exercer une violence sur son territoire, que ce soit par les forces policières, militaires ou bien juridiques. Cette violence légitime systémique est à la base de nombres d’oppressions dont est victime la communauté queer.

Voilà pourquoi il existe la violence politique : tous les actes violents que leurs auteurs légitiment au nom d’un objectif politique (révolution, résistance à l’oppression, droit à l’insurrection, tyrannicide, « juste cause »). L’usage de la violence politique fait débat au sein de la communauté queer, plus ou moins anarchiste, plus ou moins matérialiste, notamment à travers son outil de manifestation : le Pink Bloc doit-il nécessairement être pacifiste ?

 

Des légitimités…

On le voit bien, la question de la légitimité de la violence pour combattre des oppressions elles-mêmes violentes vient interroger la nature même du saferspace. Ce dernier doit-il être le lieu d’une reproduction microsociale des rapports de pouvoirs globaux ? Doit-il toujours être pacifiste et compréhensif lorsqu’en son sein se produit des violences que l’on condamne par ailleurs ? Peut-il survivre sans « police », sans « tribunal » et sans « sanction » ? Lorsque l’éducation échoue à protéger, comment fait-on ?

 

Comment protéger ?

La première étape pour protéger c’est de parler et écouter. Mais si le rôle des active listeners semble indispensable, que fait-on quand leur action s’avère inutile ? Devons-nous user de coercition physique pour par exemple exclure une personne transphobe d’un concert queer ? Comment rendre sécuritaire ce concert pour mon amie lesbienne alors même que ses anciens colocataires lesbophobes sont présents ? Quels mécanismes d’avertissement et de réaction du groupe face aux oppressions de quelques individus ?

Le débat est ouvert et les propositions sont bienvenues… Pour ma part, je crois que le travail de discussion et de recherche de nos normativités individuelles et collectives, souvent intériorisées inconsciemment, doit se poursuivre, comme nous nous en donnons notamment l’objectif à la Radical Queer Semaine. Car il convient d’améliorer encore et toujours nos saferspaces, que ce soit dans nos partys, nos débats ou nos (inter)actions !

———–

Notes :

[1] Blandine Kriegel. « La violence à la télévision ». Rapport de la Mission d’évaluation, d’analyse et de propositions relative aux représentations violentes à la télévision [archive], Ministère de la Culture et de la Communication, France.

[2] Voir Pierre Bourdieu.

[3] Voir Johan Galtung.

[4] Voir Max Weber.

Advertisements