Le bilan : entre inquiétudes, espoirs et contestations

[Pour le magazine Être vol.15 n°6, octobre 2010 : http://www.guidegaiduquebec.com/Magazine/Magazine_ETRE/2010/vol_15_no_6_octobre_2010.pdf]

Environ 20.000 participants se sont retrouvés à Vienne, cet été pour la 18e édition de la Conférence internationale sur le sida, événement marqué par un slogan clair et net : Rights Here, Right Now ! Ce fut aussi l’occasion de constater que si la situation reste très préoccupante un peu partout, y compris au Canada, certaines données laissent espérer un meilleur avenir.

Vienne a d’abord permis de rappeler que les droits humains sont essentiels dans la lutte contre le VIH/sida. Cela est vrai pour les personnes vivant avec le virus, bien sûr, mais aussi pour les femmes, les enfants, les gais et lesbiennes, les trans, les personnes incarcérées, et les travailleurs et travailleuses du sexe. Les inégalités socioculturelles, la criminalisation, les discriminations et les stigmatisations qui touchent toutes ces minorités les rendent sujets aux infections. Toutes ces personnes peinent à se faire prendre en charge et à avoir accès à des traitements appropriés.

Pour exiger l’égalité des droits partout, pour toutes et tous, les conférenciers ont marché le 23 juillet dans le coeur historique de Vienne. Ils ont ensuite convergé vers le centre de la ville, à Heldenplatz (place des Héros), pour écouter un concert d’Annie Lennox. En 2007, la chanteuse a lancé une campagne de mobilisation et de cueillette de fonds baptisée SING.

Le stand du Canada pris à partie

Il semble que plusieurs pays s’opposent à l’intégration des droits des minorités sexuelles au sein de l’ONU, où le terme « travailleur du sexe » serait proscrit… Dans certains États financeurs, comme les États-Unis, le Canada ou la France, les droits humains ne sont pas toujours respectés.

Le Canada n’a ainsi pas signé la Déclaration de Vienne, sous prétexte qu’elle ne s’intégrerait pas à sa politique antidrogue. Charlene Wiles, de l’Agence de santé publique du Canada, critique l’attitude d’Ottawa, expliquant que « le gouvernement du Canada croit que le meilleur moyen de s’attaquer au problème de l’injection de drogues et à ses conséquences sur la santé publique est d’abord d’en prévenir la consommation. Or, il est essentiel d’avoir des services de traitement pour aider les consommateurs de drogues à arrêter ».

Critiquée par Julio Montaner – président de l’International Aids Society (IAS) – cette position a été violemment conspuée par des activistes canadiens. Ces derniers ont pris à partie le stand du Canada, dénonçant la situation des personnes incarcérées, le refus de mettre en place des stratégies pour réduire les risques et les méfaits liés aux usages de produits psychoactifs et, plus généralement, les politiques sociales conservatrices du gouvernement Harper. Parmi les décisions contestées, on retrouve notamment la suppression des subventions fédérales aux cliniques de planification familiale et le financement international de programmes pro-vie. 

La pénalisation aggrave la situation

Toutefois, le sida, c’est aussi et surtout une question d’argent. Un fait est incontestable : l’accès aux traitements ne sera pérennisé que si l’on continue à alimenter le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Pour la prochaine période, qui reste à financer (2011-2013), il faut au moins 20 milliards de dollars américains pour maintenir les programmes en cours et intensifier ceux qui produisent de bons résultats. Avec 13 milliards, on se contenterait de faire survivre les programmes en cours, ce qui s’avérerait insuffisant pour réaliser les objectifs du Millénaire pour le développement et la santé.

Avec la crise économique et financière qui frappe la planète depuis deux ans, les pays donateurs traînent de la patte. Les plus importants d’entre eux (États-Unis et France) ont gelé leur participation, se contentant d’injecter les mêmes sommes que précédemment. Pour sa part, le Canada ne s’est pas engagé à contribuer au Fonds, alors qu’on ne lui réclame qu’un milliard sur deux ans.

Parmi ceux qu’on désigne comme « les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes » (HARSAH), la situation épidémiologique reste préoccupante, surtout dans les pays du sud. La prévalence annuelle ne cesse d’augmenter : 21,4 % des HARSAH au Malawi, 13,8 % au Pérou, 30 % à Bangkok, 14 % à Kampala… À titre de comparaison, on estime que 12,5 % des HARSAH québécois sont séropositifs.

Ici, on distingue trois situations : l’épidémie continue dans les pays à revenu faible ou moyen ; elle stagne dans les pays riches ; on met à jour de nouvelles épidémies dans des régions où il n’existait auparavant aucune donnée ! De plus, selon les experts, la lutte contre le VIH/sida parmi les HARSAH sera bien plus effi cace lorsqu’on mettra fi n aux multiples discriminations qui les affectent : législations homophobes, racisme (on sait par exemple que les HARSAH afro-américains sont beaucoup plus touchés que les autres), etc.

Dans un tel contexte, la pénalisation de la transmission sexuelle du VIH/sida n’arrange rien : isolement des personnes vivant avec le VIH (PVVIH) et qui n’osent plus se dévoiler, fragilisation des femmes séropositives en renforçant la domination masculine et les violences qui lui sont associées, diminution du recours au dépistage… Tout cela fait partie des conséquences désastreuses recensées.

Bonnes nouvelles sur le plan scientifique ?

Or, ces facteurs accroissent le risque de contracter ou de transmettre le VIH. C’est bien pour cela que l’Organisation mondiale de la santé, l’International Aids Society et l’ONUsida, les trois plus grandes agences internationales de lutte contre le VIH s’opposent ensemble à cette criminalisation. Selon elles, « pour protéger la santé publique, il faut protéger les PVVIH ».

Le Canada n’a toujours pas compris le danger. Triste vice-champion du monde de la criminalisation, avec 63 procès pour transmission ou exposition sexuelle, le pays se démarque aussi par des sentences d’une sévérité inégalée. Seuls les États-Unis semblent encore plus sourds, avec plus de 300 procès, largement devant la Suède (38), l’Autriche (30), la Suisse (30) ou encore la France (15).

Heureusement, les associations communautaires sont là pour défendre les droits des personnes concernées lorsque les États les attaquent. Le réseau juridique canadien VIH/sida, Aides (France) et le Groupe Sida Genève viennent d’éditer conjointement un « kit » qui contient des documents informatifs permettant aux avocats d’être mieux renseignés sur le d’être en mesure de préparer une bonne défense.

Sur le plan scientifique, on semble avoir fait un grand bond en avant. En janvier 2008, le médecin suisse Bernard Hirschel avait lancé un pavé dans la mare : « Une personne séropositive traitée, ayant une charge virale indétectable depuis plus de six mois, en l’absence d’infections transmissibles sexuellement (ITS), ne peut plus transmettre le VIH par voie sexuelle ».

Les discussions sur le traitement comme moyen de prévention ou TasP (Treatment as Prevention) ont provoqué des débats houleux en août 2008, à la Conférence internationale sur le sida de Mexico.

Cependant, à force de discussions internationales et après plusieurs avis d’experts en France, en Allemagne et ailleurs, on arrive aujourd’hui à un consensus, même si Santé Canada ne s’est toujours pas positionné sur ce sujet. À Vienne, TasP est devenu TisP (Treatment is Prevention) – le traitement, c’est de la prévention. Pour Julio Montaner, plus on traite de PPVIH, plus le nombre de transmissions diminue et, à moyen terme (2050), on pourrait éradiquer l’épidémie.

Autre espoir : les gels prophylactiques

Certes, le Centre américain de contrôle des maladies et les experts français viennent de rehausser le niveau de lymphocytes T.CD4 à partir duquel il faudrait commencer à traiter une personne séropositive : on passe de 350 CD4 à 500 par millimètre cube de sang (une fois de plus, Santé Canada n’a pas encore pris position), mais il semble que le traitement précoce apporte des avantages thérapeutiques certains (moins d’effets secondaires, moins de cancers à moyen terme, meilleure réaction immunologique) par rapport aux dégâts entraînés par l’inflammation généralisée due à la présence du VIH dans le corps, comme le vieillissement accéléré des organes.

Toutefois, il convient de rester prudent, car il n’existe aucune donnée scientifique objective sur la toxicité des médicaments antirétroviraux (ARV) administrés au long cours. Si l’intérêt individuel du traitement précoce se rapproche de l’intérêt collectif de traiter plus de monde plus tôt, nous ne sommes pas encore dans une situation d’intérêts mutuels, dans un contexte où de 30 à 40 % des PVVIH s’ignorent.

Enfin, un autre espoir est (ré)apparu à Vienne : celui des gels prophylactiques. On croyait morte cette option préventive, mais c’était sans compter sur les résultats de l’essai CAPRISIA, réalisé auprès de femmes sud-africaines. Contenant 1 % de Tenofovir, ce gel vaginal réduit de 39 % le risque de transmission du VIH.

Nettement moins effi cace que le préservatif, ce gel est tout de même un soulagement pour toutes les femmes et travailleuses du sexe vivant sous l’empire de la domination masculine, d’une pauvreté et d’une pression sexuelle ne leur permettant pas d’utiliser systématiquement de condom. Il faudra cependant attendre 2018 pour avoir les résultats d’études similaires réalisées avec des homosexuels sur des gels rectaux.

« Traiter des gens qui n’en ont pas besoin ». Oui mais…

On a donc beaucoup entendu dire, comme c’est le cas de Jean-François Delfraissy (directeur de l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales, en France), qu’il s’agissait désormais « de traiter même des gens qui n’en ont pas besoin, pour réduire la quantité de virus en circulation ». Cette proposition pose un certain nombre de problèmes, notamment sur le plan éthique :

1. Ces nouvelles données s’appuient sur des modèles mathématiques qui ne sont pas infaillibles. Il faudra donc attendre les résultats de plusieurs études en cours (2015) pour confirmer leur validité.

2. Comment obliger une personne qui n’en a pas besoin à prendre des traitements ? Nécessité médicale, choix éclairé et mieux-être individuel doivent rester au centre de l’action thérapeutique et préventive.

3. Quels pays pourront se payer ce luxe, si le financement du Fonds mondial reste à son niveau actuel ?

4. On peut craindre une aggravation mondiale de la situation des plus malades. Déjà aux États-Unis, on a des listes d’attente. Ceux qui attendent les traitements sont les personnes les plus précaires, les plus pauvres et aussi celles dont le système immunitaire est grandement affaibli, soit celles qui auraient besoin d’être traitées en priorité pour survivre.

Dans des contextes où les ressources financières et humaines sont limitées, comme c’est le cas en Afrique et en Russie, la nouvelle priorité vers le traitement immédiat risque de défavoriser les plus faibles, ceux qui ont le pus besoin d’un  traitement pour leur santé.

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Références :

SING : http://www.annielennoxsing.com/about-sing

La Déclaration de Vienne : http://www.ladeclarationdevienne.com

Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme :

http://www.theglobalfund.org/fr

Kit de défense d’une personne vivant avec le VIH accusée d’avoir exposée une autre personne au VIH :

http://www.aidslaw.ca/FR/kit-avocats/documents/Intro-FR.pdf (description détaillée)

http://www.aidslaw.ca/FR/kit-avocats/index.htm (kit complet)

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