XVIIIe Conférence Internationale sur le Sida : Pour les autotests, il va encore falloir patienter !

[Pour l’association Warning, 1er octobre 2010 : http://www.thewarning.info/spip.php?article314]

S’il ne s’agissait pas de ma première Conférence Internationale sur le Sida, c’était la première fois que j’y participais avec une accréditation média ; donc j’avais bien évidemment accès au « Media Center ». Et pour un anthropologue de formation, pouvoir observer depuis ce point de vue privilégié les coulisses des relations interpersonnelles et interprofessionnelles entre différents journalistes, responsables associatifs ou chercheurs français, fut un délice.

En France, une prévention toujours en attente de renouvellement…

J’ai donc pu assister à la conférence de presse de la Ministre de la Santé Roselyne Bachelot, pleine de promesses, par exemple sur le développement de centres communautaires de dépistage rapide (10 d’ici à 2011) ou la mise en place de salles d’injection supervisées. Les associations engagées sur ces sujets ont pu émettre respectivement leur contentement et leur scepticisme ; scepticisme largement justifié par les récentes déclarations du 1er Ministre français : en matière de réduction des risques et des dommages liés aux usages de produits psychoactifs, la France est décidément bien réactionnaire ! Et la nouvelle mouture du prochain plan national VIH (2010-2014), qui doit intégrer la réduction des risques sexuels et ses diverses stratégies séroadaptatives, se fait attendre… Que faisons-nous, alors même qu’une étude vient de pointer une incidence du VIH encore trop forte parmi les homos français (lire notre article « Endémie VIH chez les homosexuels masculins : l’État traine des pieds »). Novice en matière de journalisme, votre porte-parole montréalais de Warning n’a pas pu poser sa question à la Ministre, l’attendu et convenu scandale actupien ayant offert à la Ministre l’occasion de clôturer cette conférence de presse aussi rapide que démagogique avant que je puisse m’exprimer. Mais sans me démonter, j’ai suivi la Ministre, invité que j’étais par ses sbires à la suivre vers la sortie pour lui poser ma question : « Puisque vous souhaitez, suivant les recommandations du dernier Rapport Yéni 2010, élargir l’offre de dépistage en France, ne pensez-vous pas que la mise à disposition libre en pharmacie d’autotests VIH sanguins validés par les autorités compétentes, et accompagnés d’une information sur la prise en charge lors d’un résultat positif, soit une des pistes pour améliorer le dépistage ? ». Se réfugiant derrière le Rapport Yéni 2010 qu’elle n’avait pas « encore lu », elle a eu l’air complètement dépassé par ma question… Bref, pour les autotests, il va encore falloir patienter !

Ailleurs, des recherches post-bareback…

Enseignant, éducateur et travailleur social, j’ai bien évidemment passé beaucoup plus de temps devant les posters de sciences sociales que dans les sessions plénières ou thématiques, très bien couvertes par la presse en général [1]. Et des posters passionnants, il y en avait ! Mais si j’en retiens un en particulier, c’est celui sur la pornographie sans latex, une étude réalisée par l’Université du Minnesota [2]. Portant sur 79 entretiens avec des États-Uniens majeurs consommateurs de « matériel sexuellement explicite », cette recherche a produit d’intéressants résultats. La consommation de porno s’est totalement normalisée à l’intérieur de la culture gaie et bisexuelle. L’humeur (déprime, stress, ennui et solitude) influence le type de porno consommé. En couple, nombreux indiquent que leur consommation de porno diminue ; certains suggèrent que le porno servirait de partenaire sexuel de substitution. Après le coût, c’est le charme des acteurs (que ces derniers sexent sans latex ou non) qui apparait déterminer le visionnement ou pas. Cependant, s’ils ont le choix entre du porno avec ou sans préservatif, la plupart le préfèrent sans. Pour beaucoup, le porno sans latex leur fournit un moyen de mettre en branle leur désir psychique de sexe sans préso sans se placer réellement dans cette situation. Quelques participants ont réalisé dans leur vie ce qu’ils avaient vu dans le porno sans latex ; ceux-là l’ont alors fait avec des partenaires « dignes de confiance ». De la dissonance cognitive – la contradiction entre une volonté préexistante de mettre le préso et sa non-utilisation lors du rapport sexuel – survient plutôt majoritairement lors de relations accompagnées de consommation de produits psychoactifs ou avec un partenaire occasionnel [3]. Bref, la pornographie sans latex ne rend pas « barebacker » ! Son influence néfaste sur les comportements sexuels de ceux qui la consomment est bien une spéculation idéologique, le choix d’utiliser le condom systématiquement, pas toujours ou jamais ayant des déterminants multiples, contextuels, pas bêtement mécanicistes et mimétiques.

D’ailleurs, deux recherches viennent démonter encore les mythes souvent constitutifs du sexe sans latex, relayés si longtemps par les tradipréventionnistes tenants de la seule pédagogie de l’exemple. Susan Cowan a expliqué qu’il s’était produit au Danemark le même phénomène qu’à San Francisco : entre 2001 et 2009, malgré une augmentation de la séroprévalence et du sexe sans latex, l’incidence du VIH parmi la communauté HSH est restée stable, grâce à une augmentation de la séroadaptation [4]. Adam Bourne a de son côté répété que tous les individus interrogés dans une enquête qualitative sur le sexe sans latex au Royaume-Uni, indiquaient leur souci de ne pas transmettre le VIH. Car beaucoup sont mal à l’aise avec la réduction des risques sexuels, la séro-supposition (seroguessing) étant en fait largement de mise dans les lieux de sexualité récréative. Certains ne font carrément pas confiance au niveau de la charge virale, et il s’est rendu compte que l’optimisme autour de cette question était un moyen de réduire l’anxiété accompagnant parfois le sexe sans latex, pas de le justifier. Si la réduction des risques sexuels donne un sens au « risque », au-delà du sens, il manque encore à la sociologie du sexe sans latex des espaces d’observation qui permettraient d’évaluer les pratiques réelles… il va falloir encore creuser [5]. Bref, si à Vienne nous sommes bien passés du TasP au TisP [6], nombre de questions éthiques et techniques restent en suspens : lire notre article « Éthique et santé : l’idée d’éradiquer l’épidémie de VIH en mettant sous traitement antirétroviral toutes les personnes nouvellement dépistées et l’ensemble des séropositifs pose question ».

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PS : Soulignons que la Deustche AIDS Hilfe, la principale association allemande de lutte contre le sida vient d’intégrer pleinement le changement de paradigme préventif réclamé en France par le Conseil national du sida depuis déjà plus d’un an : voir notre brève « La charge de la Deustche AIDS Hilfe ».

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Notes :

[1] Notons au passage l’excellent article de Renaud Persiaux de Sidaction pour vih.org, sur le TasP : « Bernard Hirschel : après les critiques, la consécration ».

[2] Wilkerson J.M., Grey J., Weinmeyer R., Somolenski D.J. : An Exploration of the Association between Sexually Explicit Media and Sexual-Risk Taking by US Men Who Have Sex with Men.

[3] D’ailleurs, le rôle de la consommation de drogue dans la pratique du sexe sans latex fait l’objet de nombreuses recherches depuis ces dernières années, qui toutes concluent sur la même observation : lorsque des partenaires ont négocié l’usage du préservatif avant un rapport sexuel mais qu’ils ne l’ont finalement pas utilisé, l’usage de produit psychoactif est majoritairement de mise.

[4] Cowan S., Christiansen A.H., Haff J., New paradigm for positive prevention : « Test and treat » – testing for and treating HIV has lowered transmission rate in Denmark in spite of increased unsafe sex among MSM, Statens Serum Institut, Epidemiological department, Copenhagen S, STOP-AIDS, Copenhagen, Denmark.

[5] Bourne A., Dodds C., Keogh P., Weatherburn P., Perceptions of risk reduction strategies by gay men with diagnosed HIV engaging in unprotected anal intercourse (UAI), University of Portsmouth, Sygma Research, National Center for Social Research, Families and Children Research, London, United Kingdom.

[6] Treatment is Prevention : « le traitement c’est de la prévention ».

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