SPOT, ou le dépistage rapide à Montréal

[Entrevue co-réalisée pour l’association Warning, 8 décembre 2009 : http://www.thewarning.info/spip.php?article299]

On parle beaucoup en France du dépistage rapide réalisé par l’association AIDES. Mais un autre projet existe actuellement, à Montréal. Son nom : SPOT. Lui aussi associe test rapide pour les « gars qui baisent avec des gars » et recherche scientifique. Initié fin juillet au cœur du Village, SPOT s’étend en janvier à deux cliniques médicales. Claire Thiboutot, sa coordinatrice, nous en fait la présentation. Interview par Warning-Montréal.

Claire Thiboutot travaille dans le domaine du VIH/sida depuis plus de 15 ans. Elle a fondé et dirigé Stella, un organisme montréalais de prévention du VIH par et pour les travailleuses du sexe. Elle a également travaillé pour Médecins du Monde Canada au Vietnam où elle coordonnait un programme de prévention du VIH auprès des travailleuses du sexe et des UDI. Depuis l’automne 2008, elle coordonne le projet SPOT.

Qu’est-ce que le projet SPOT ?

Un service novateur de dépistage du VIH rapide et de counseling (conseil et information en prévention), gratuit et anonyme pour les gars qui baisent avec des gars. SPOT se déroule en milieu communautaire et aussi dans deux cliniques. Mais c’est aussi un projet de recherche.Le projet est le fruit de la collaboration de plusieurs acteurs des milieux communautaire, universitaire, de santé publique et clinique, et une réponse à plusieurs préoccupations partagées par la communauté gaie et le milieu médical et scientifique. Au Canada, 27% des personnes qui vivent avec le VIH ignorent leur statut. À Montréal, la situation est similaire parmi les HARSAH [1] : dans l’enquête Argus de 2005, 12,5 % des répondants étaient infectés par le VIH, dont 23,2 % d’entre eux qui l’ignoraient, et l’utilisation du condom diminuait. Enfin, 50 % des nouveaux cas d’infection serait transmis par des personnes séropositives au VIH depuis moins de 6 mois [2]. Face à cette situation, nous avons souhaité mettre sur pied un projet pour faciliter l’accès au dépistage et limiter ainsi la transmission du VIH.

Qu’est-ce que SPOT offre de différent par rapport aux services de dépistages montréalais actuels ?

1) Il utilise la trousse de dépistage rapide, qui permet un résultat au cours de la même visite. Le dépistage rapide est disponible à très peu d’endroits au Québec. 2) Il est totalement gratuit.3) C’est un projet de recherche permettant un processus entièrement anonyme, ce qui n’est pas le cas ailleurs.4) Des intervenants communautaires font le counseling pré et post-test. Généralement, counseling et dépistage sont réalisés par des médecins et infirmières [3].5) Un lieu de dépistage au choix. Soit en milieu communautaire dans un local discret et chaleureux dans le village, différent des environnements cliniques et médicaux habituels, en collaboration avec l’organisme REZO (ex Séro Zéro). Soit dans deux cliniques médicales.

Un projet de recherche, pour quoi faire ?

Pour mieux comprendre les différents facteurs qui contribuent à la transmission du VIH, avec deux grands volets : psychosocial et biologique (immunologique et virologique). Les objectifs ? 1) mieux comprendre ce qui motive les HARSAH à se faire dépister pour le VIH ; 2) identifier les raisons qui motivent le choix de l’un ou l’autre type de test (standard ou rapide) et de l’un ou l’autre lieu de dépistage (clinique ou site communautaire) ; 3) documenter la satisfaction à l’égard de ces choix ; 4) identifier les comportements sexuels qui mènent à de nouvelles infections ; 5) évaluer les effets de différentes approches de counseling sur les comportements sexuels ; 6) évaluer la validité de nouveaux tests de dépistage et 7) surveiller les différentes souches du virus et les résistances aux médicaments.

Il va être fort intéressant d’avoir de premières données documentant l’intérêt des HARSAH pour le test de dépistage rapide, et de nouvelles données sur les aspects psychosociaux pour mieux comprendre l’évolution de l’épidémie chez les HARSAH de Montréal. Enfin tout le volet biologique servira entre autres à développer de nouveaux tests de dépistage qui, nous l’espérons, vont nous permettre de dépister le VIH beaucoup plus tôt après l’infection.

Que faudrait-il faire pour améliorer encore l’accès et l’utilisation de ce type de dépistage rapide ?

Poursuivre le travail d’information sur les intérêts du dépistage. Car ils ne sont pas évidents pour tout le monde. Et pourtant ! On peut y aller pour être rassuré, obtenir un résultat négatif et profiter de l’occasion pour réfléchir aux meilleurs moyens pour soi de le rester. Bien sûr, on peut aussi obtenir un résultat positif. L’avantage dans ce cas est que plus on est dépisté tôt après l’infection, plus vite on accédera à des soins adéquats. Mais aussi, plus on évitera de le transmettre à d’autres. C’est particulièrement important, car 50 % des nouveaux cas d’infection seraient transmis par des personnes séropositives au VIH depuis moins de 6 mois. Pendant cette période de primo-infection, les personnes ont une charge virale élevée, elles sont donc plus infectieuses, et comme elles ne connaissent pas leur statut, elles n’ont pas réduit leurs comportements à risque ou adopté des stratégies pour réduire les risques de transmission. Il faut le marteler : tant pour soi que pour les autres, connaître son statut sérologique comporte des avantages non négligeables.

Comptez-vous expérimenter ailleurs ce type de dépistage rapide, par exemple dans les bars, saunas ou sex clubs ?

Ce n’est pas dans nos intentions pour le moment. Il nous faudrait des installations pour garantir l’anonymat des participants. Ce qui n’est pas évident. De plus, ce n’est peut-être pas le type d’endroit idéal pour communiquer un résultat de test de VIH. Pour la syphilis, ça va, pour le VIH, c’est plus délicat.

Pourquoi ne pas dépister les infections transmissibles sexuellement ?

Nous n’avons pas les ressources pour le faire. Nous référons les participants à leur médecin de famille, aux cliniques collaboratrices ou aux services de dépistage de leur CLSC.

Comment se passe le counseling ?

La rencontre SPOT type dure environ une heure et quart (1h15). Un questionnaire de recherche est intégré au déroulement. Le counseling pré et post-test permet d’accompagner le participant dans sa démarche, de le préparer à recevoir son résultat de test et de lui offrir des conseils et de l’information adaptés à ses besoins et à sa réalité. Nous essayons d’offrir un soutien sans jugement, qui ne soit pas uniquement axé sur l’utilisation du condom, mais qui prenne aussi en compte les différentes pratiques de réduction des risques. Ce counseling – dit classique – est basé sur les normes de pratiques québécoises : il se veut essentiellement informatif et non-prescriptif. En cours de route, nous expérimenterons une forme de ayant des bases théoriques différentes et portant davantage sur les motivations du participant par rapport à ses comportements.

Dans SPOT, on est, par le biais du dépistage, dans une logique de réappropriation de sa santé, de son corps, dans un espace moins médicalisé que les lieux conventionnels. Bref, dans une logique proche de celle – que Warning soutient – de la vente libre d’autotests évalués, et accompagnés d’une information pratique (ligne téléphonique et/ou guide), surtout en cas de résultats positifs…

Il existe probablement une variété d’opinions dans notre équipe de recherche. Mais je crois pouvoir avancer que l’importance du counseling dans le dépistage fait consensus, et ce pour deux raisons. Parce que nous nous efforçons de développer un counseling adapté à la réalité de chaque participant, pour l’accompagner dans sa réflexion, plutôt que lui faire la morale et faire des jugements de valeurs. Ensuite, parce que nous voulons démontrer qu’un counseling effectué par un intervenant communautaire (sexologue, travailleur social, éducateur ou autre) peut être aussi valable que celui pratiqué par un professionnel de la santé (médecin ou infirmière).

SPOT a commencé fin juillet. Est-ce un succès ?

C’est trop tôt pour parler de succès de manière générale mais chose certaine, les personnes rencontrées jusqu’à présent au site communautaire se disent très satisfaites de l’expérience. Le projet s’étend aux cliniques en janvier.

Quel message veux-tu transmettre aux lecteurs montréalais de Warning pour qu’ils viennent faire un test rapide ?

Je les encourage à profiter de l’opportunité d’avoir accès à un dépistage du VIH rapide, entièrement gratuit et anonyme. De plus, à SPOT nous avons le temps nécessaire pour être vraiment à l’écoute. C’est une belle occasion pour eux de venir « …faire le point » dans une ambiance relaxe et chaleureuse. Enfin, participer à SPOT c’est aussi contribuer à une meilleure compréhension d’une épidémie qui affecte tout particulièrement notre communauté.

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Notes :

[1] Homme ayant des relations sexuelles avec des hommes (définitions équivalentes de celle utilisée en France sous l’acronyme HSH).

[2] Brenner & al., 2007.

[3] Au Québec, l’utilisation de la trousse de dépistage rapide est réservée aux professionnels de santé, médecins et infirmiers, c’est pourquoi infirmiers et infirmières participent à l’intervention de SPOT en tout temps.

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