De l’inefficace injonction à la norme préventive vers des standards basés sur les expériences intimes…

[Pour l’association Warning, 17 mai 2007 : http://www.thewarning.info/spip.php?article224]

(Retour sur « Débats anglo-saxons et prévention en 2007 »)

Des gais anglais mais surtout américains ont eu entre eux, il y a quelques temps, un intense débat via une mailing-list américaine d’acteurs en santé gaie, à propos du blog « (The Former) Confessions of a Bareback Top » (voir article).Mis à part le fait de questionner la manière dont les institutions de prévention pourraient mettre en place des réponses adaptées envers ceux qui ont parfois, souvent ou toujours des relations sexuelles non protégées, l’analyse de ce blog et des discussions qu’il a pu susciter nous éclaire aussi sur d’autres réalités et enjeux que j’aimerais introduire ici.

Premier constat : la réduction des risques sexuels semble être pratiquée par un certains nombre de gais. Par exemple, ils sont nombreux à ne pas considérer la fellation comme risquée au point d’utiliser un préso, et à considérer à tort ou à raison que quitte à avoir des relations sexuelles non protégées, il est préférable de ne pas se faire éjaculer dans le rectum. Mais ils ne sont cependant pas tous au courant ou s’en font des fausses idées, et donc l’apprentissage ou l’intérêt potentiel de la réduction des risques sexuels ne peut pas exclusivement s’accomplir à travers le counselling. Ce dernier suppose une demande de la part d’une personne en questionnement. On n’informera pas tous les individus qui ne peuvent pas ou ne veulent pas de counselling, ou qui simplement n’en ont pas besoin ou n’en ressentent pas le besoin. Aussi, la démarche de counselling s’inscrit le plus souvent dans un cadre particulier individualisé et singulièrement après une séroconversion. Et puis, il n’est pas envisageable, d’un point de vue purement pratique et financier, d’engager une relation de counselling ni avec tous les hommes gais, ni avec tous les hommes gais qui prennent des risques sexuels [1].

Il devient urgent de prendre en compte cela et d’y apporter une réponse sociale et communautaire. De ce point de vue, la diffusion massive de l’information par l’Internet (médium aujourd’hui majeur pour faire des rencontres socio-sexuelles) ou encore proposer une approche globale de prévention qui intègre objectivement la séroadaptation, peuvent être des exemples des multiples réponses préventives à expérimenter parmi les personnes qui pourraient être concernées.

Deuxième constat : beaucoup de gais sont amenés à avoir des relations non protégées même s’ils n’en ont pas à priori l’intention. En effet, l’instinctive confiance en l’autre peut primer sur l’abstraite peur de la létalité, une mésestime de soi passagère ou plus profonde peut amener l’individu à des conduites auto-destructives et donc à risques, un état modifié de conscience ou une excitation incontrôlable peuvent faire mettre de côté la protection de soi et d’autrui, etc…. Et tout cela, même après des années de mise en garde ou une enfance et une adolescence bardées de messages de prévention classiques.On ne peut donc plus penser la réalité socio-sexuelle gaie comme réduite à un monde binaire où il y aurait d’un côté ceux qui se protègent systématiquement et de l’autre ceux qui s’en foutent, des inconscients au mieux, des irresponsables voire des criminels au pire. Il convient donc, plutôt que de stigmatiser certaines personnes, de proposer à ceux qui le souhaitent des outils pour réfléchir à leurs propres prises de risques potentielles, à celles des autres, toujours dans le seul cadre légitime du souci de soi et des autres.

Troisième constat : aujourd’hui plus que jamais, la sexualité, l’acte sexuel, est un rapport dialogique entre (au moins) deux personnes responsables et consentantes, ainsi qu’une pratique mouvante structurée par une libido spécifique à chacun et conduite par des nécessités sanitaires contemporaines particulières. Personne, séropositif ou pas, ne peut savoir à l’avance de quoi sera fait sa prochaine baise, comment évoluera ses besoins charnels et sexuels, et donc ce qu’il fera ou pas avec son corps tout au long de sa vie. Bref, la sexualité c’est avant tout de l’expérience, de l’expérimentation à long terme, ça n’est pas si facilement maîtrisable. Il n’y a en effet dans l’absolu pas de norme qui vaille dans la sexualité, même si VIH et IST exigent une certaine forme de contrôle.

S’il n’y pas de norme dans le cul, on nous rabâche pourtant en permanence le concept de « norme préventive ».

Or, on le voit au travers de ce blog, mais on le sait maintenant depuis quelques années, la norme préventive ne fonctionne ni pour tout le monde ni durant toute la vie sexuelle de tout un chacun. Mais alors, pourquoi a-t-on fait de la prévention une injonction normative ? Une réponse incontestable serait historique : à cause de l’évidente exigence sanitaire qu’a été la lutte contre le Sida durant les années noires de l’épidémie en Occident. Une réponse plus réfléchie s’intéresserait à la notion de norme du point de vue de sa dimension structurante pour une société, un groupe ou une communauté [2].

En fait, la question est plutôt : pourquoi en 2007 continue-t-on à promouvoir exclusivement la norme préventive alors que cette dernière a montré ses limites ? Une réponse se trouverait sûrement dans l’analyse du jeu politique et idéologique qui traverse la sidacratie française (voir nos articles « Les gays sont très mal servi par la prévention », « Une analyse lucide d’Act Up », « Allo, Warning ? Vous ne savez plus quoi faire ? »). Mais là n’est pas mon propos. En effet, après l’analyse d’un tel blog et ce que l’on sait déjà du réel, je préfère m’intéresser aux normes qui structurent les comportements, et précisément les comportements sexuels. Car la pression des normes sociales opère sur la sexualité – du point de vue de ses dimensions socioculturelles comme psychologiques et physiologiques – un formidable jeu conflictuel qui n’est pas sans conséquence sur celle-ci et les prises de risques donc sur la santé (mentale et sexuelle) des individus.

Mais qu’est-ce qu’une norme en sociologie ? « Une norme constitue une règle ou un critère régissant notre conduite en société. Il ne s’agit pas d’une régularité statistique dans les comportements observés, mais d’un modèle culturel de conduite auquel nous sommes censés nous conformer. La norme acquiert une signification sociale dans la mesure où, comme le fait ressortir le terme de culturel, elle est – jusqu’à un certain point – partagée [3] ».

La norme qui, historiquement, structure nos sociétés en matière de sexualité est ce que les intellectuelles féministes ont conceptualisé sous le terme d’hétérosexisme. « L’hétérosexisme peut être défini comme un principe de vision et de division du monde social, qui articule la promotion exclusive de l’hétérosexualité à l’exclusion promue de l’homosexualité. Il repose sur l’illusion téléologique selon laquelle l’homme serait fait pour la femme, et surtout, la femme pour l’homme, intime conviction qui se voudrait le modèle nécessaire et l’horizon ultime de toute société humaine. Dès lors, en attribuant à l’hétérosexualité le monopole de la sexualité légitime, cette sociodicée remarquable a pour effet, sinon pour but, de proposer par avance une justification idéologique des stigmatisations et des discriminations que subissent les personnes homosexuelles [4]. » Si bien que les homosexuels eux-mêmes intériorisent plus ou moins cette homophobie au point de développer plus souvent et de façon plus inconsciente qu’on ne l’imagine une haine de soi ou une mésestime de soi qui peut poser des problèmes en terme de santé mentale, donc de prises de risques (voir notre article « Santé gaie, santé mentale », Gay dans tous ses états. Recueil d’articles pour les États Généraux des Gays vivants avec le VIH. Paris : Aides, 26-27 nov. 2006, p.52). Mais surtout, ils intègrent et formalisent aussi l’hétéronormativité dans ses dimensions les plus stéréotypiques : les canons de virilité et de féminité (gym queen butch vs folle travelo), les rôles sexuels (actif/passif), le mariage, l’adoption, etc.

L’hétérosexisme engendre donc un conflit chez les homosexuels entre orientation sexuelle minoritaire produisant de l’altérité et recherche de normativité, qui n’est pas sans conséquence sur le bien-être et la santé de chacun.

Pour tenter de sortir de ce conflit, on a pu observer le développement historico-culturel d’une forme de reconnaissance spécifique qui a cherché, et en partie réussi, à inventer une forme d’être distinctive et collective au travers de l’identité gaie : une identité idéologiquement construite en dehors voire contre les cadres hétéronormatifs. L’identité gaie s’est ensuite culturalisée et mondialisée pour devenir celle que l’on connaît ; seulement, le résultat obtenu n’est pas celui qu’en attendait les plus radicaux : la culture hétéronormée dominante intersectionne la culture gaie et vice-versa ; pour caricaturer, des pédés adoptent le look « racaille », des hétéros mettent des crèmes hydratantes…

Et s’il y a aujourd’hui une culture gaie il y a donc des normes gaies. Les homosexuels se confondent ou se confrontent à la gainormativité dans ce qu’elle a de plus injonctif ; pour schématiser : soit jeune, beau, à la mode et cultivé, viril ou femelle, actif ou passif, baise autant que tu le voudras comme tu le voudras sans te préoccuper de ces normes hétéros dépassées où sexualité, amour, reproduction et fidélité seraient naturellement liés [5]. Malheureusement, ce n’est pas si simple et la psyché humaine ne se contente pas de si peu. Et puis le Sida est là. Le Sida a tué beaucoup… beaucoup d’homos.

Alors il a fallu repenser la sexualité par nécessités sanitaires. Il a fallu mettre en place une norme préventive : la capote à chaque fois qu’il y a pénétration (et même quand tu suces… ? [6]).

Malheureusement, « les normes sociales sont créées par des groupes sociaux spécifiques qui, soit sont en mesure de convaincre la majorité du groupe du bien fondé de ces normes, soit l’imposent à un ensemble d’individus. Loin d’être le produit d’un accord unanime les normes sociales font l’objet de désaccords et de conflits, car elles relèvent de processus politiques » [7]. Donc la prévention classique, constituée en tant que norme, fait l’objet de désaccords et de conflits ; surtout lorsqu’un certain nombre d’individus ne l’applique plus ou pas toujours…

Que fait-on ? Est-ce que la réaffirmation d’une norme préventive que les personnes connaissent parfaitement et avec laquelle de plus en plus d’homos sont en désaccord va modifier les comportements ?

Je ne crois pas, et de toute manière ça n’est clairement pas suffisant. De ce fait, il faut alors travailler directement sur les normes afin de permettre à chaque individu de les recevoir ni de manière absolue ni sans rejet, mais de s’y adapter en fonction de son vécu, de sa culture, de ses désirs, de ses limites et de son intégrité morale et physique, tout au long de sa vie. Il faut tous les prévenir, s’il ne le savent pas déjà, que les normes socio-sexuelles – hétérosexisme, gainormativité et norme préventive – sont des guides, des standards, qu’ils ne pourront ou ne voudront pas obligatoirement suivre aveuglément mais dont il faut chercher à s’accommoder par souci de soi et des autres. D’ailleurs, nombre d’entre eux discutent et questionnent ces normes depuis longtemps et en permanence, et dans leur vie pratique même. Ils faut donc les accompagner afin que cette prévention auto-affirmative ne soit biaisée ni par du moralisme dogmatique ni par un manque d’informations objectives. Car ceux qui n’arrivent pas ou ne veulent pas s’y conformer, que ce soit pour des raisons culturelles, économiques, psychologiques ou physiques, seront inexorablement exclus du champ préventif institutionnel. Or, c’est bien de ceux-là, soit presque tout le monde à l’échelle d’une vie, dont il est question aujourd’hui dans les problématiques contemporaines de prévention. C’est en travaillant sur la prévention des normes qu’on avancera dans la bonne direction, et non pas en procédant par des injonctions successives, injonctions dont on a déjà suffisamment à pâtir dans notre vie quotidienne, professionnelle, sentimentale et familiale.

C’est seulement en mettant au cœur de la prévention la notion d’orientation intime que l’on agira efficacement sur les prises de risques sexuels [8]. Il s’agit en effet de remettre l’individu au cœur des programmes de prévention car on ne peut plus traiter la sexualité et les prises de risques – à l’intersection des dimensions culturelles, psychiques, économiques et physiques – par le seul moyen du marketing social.

Warning a proposé depuis déjà plus de deux ans un certain nombre de pistes pour répondre à ces nouvelles exigences humanistes. Alors que la santé gaie est désormais professionnalisée aux États-Unis (avec déjà 27 centres de santé communautaires LGBT), que faisons-nous en France ? Pourquoi tous ces blocages ?La santé gaie n’a pas pour seul objet que d’être un pur concept, mais doit devenir une pratique intégrée, non au cas par cas en fonction des budgets ou de l’idéologie de telle ou telle association. Il en va de l’avenir de nos libertés fondamentales. Car en 2007, les pédés retrouvent aux yeux de l’opinion publique leur statut d’inconscients prenant des risques, alors qu’il continuent toujours et massivement à se protéger, comparativement aux hétéros !

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Notes :

[1] Note de la claviste : Et pourquoi ce ne serait pas envisageable ? A cet endroit une politique de santé gaie précisément serait efficiente.

[2] « Les normes sont le produit de la précision et de la particularisation de valeurs permettant de régir des situations de la vie sociale supposant que des mesures soient prises. Les normes définissent ainsi les actions autorisées et interdites. Mais cette séquence peut être rétroactive. Ainsi certaines normes sont définies uniquement en référence à des intérêts particuliers et sont justifiées a posteriori par la mobilisation d’une valeur morale. » Note de lecture par BENQUET, M. (ENS-LSH) : BECKER, H. (1985) [1963]. Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance. Paris : Métailié, 248 p.

[3] Encyclopédie Universalis.

[4] TIN, L.-G. (2003). Hétérosexisme. In Dictionnaire de l’Homophobie. Paris : PUF, p. 208.

[5] Note de la claviste : Il existe depuis au moins les années 60 un courant viriliste, adepte de la jeunesse et du mâle. Mais il y a aussi une culture folle ou non-viriliste qui n’est pas dans ces canons. Aujourd’hui Têtu est à fond dans le virilisme alors que les Queers n’y sont pas.

[6] Note de la claviste : L’inclusion de la fellation n’a jamais été acceptée par la majorité des homos. Le préservatif n’a été d’abord mis en avant que pour la pénétration, la fellation a toujours été en débat. L’inclure dans la norme de prévention est un coup de force contre l’avis des homos.

[7] Note de lecture par BENQUET, M. (ENS-LSH) : BECKER, H. (1985) [1963]. Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance. Paris : Métailié, 248 p.

[8] Les « orientations intimes constituent « des configurations distinctes, en nombre limité […] associant de manière stable des pratiques de la sexualité et des représentations de soi ». Ces types d’orientation intime constituent de véritables cadres mentaux qui délimitent l’exercice de la sexualité, définissent le sens qui lui est donné « et indiquent le rôle que la sexualité joue dans la construction de soi. Les orientations intimes sont au fondement de classements sexuels des individus […]. Elles prennent leur source dans des processus biographiques et font corps avec les individus […]. Les orientations intimes constituent un niveau social intermédiaire qui, simultanément, subit l’influence de fonctionnements macro-sociaux et joue un rôle dans les processus de mise en cohérence du sujet. » » WELZER-LANG, D. [d’après BOZON, M.]. (2003). Commerce du sexe et sexualités récréatives. In Normes et conduites sexuelles : continuités et évolutions ; Confrontations sociocliniques et ouvertures interdisciplinaires. Intervention lors du Colloque de l’institut d’étude de la famille et de la sexualité tenu le 4 et 5 avril 2003 à l’Université Catholique de Louvain (UCL), Louvain-la-Neuve, sur l’Internet : http://www.multisexualites-et-sida.org/presentation/qudle/louvain.html