XVIe Conférence Internationale sur le Sida : Pré-conférence MSM… Passons aux actes !

[Pour Warning, 25 septembre 2006 : http://www.thewarning.info/spip.php?article187]

Toronto, mois d’août, il fait beau, chaud, et la conférence mondiale sur le Sida débute dans quelques jours. J’arrive donc plein d’espoirs (ou d’illusions) pour un événement international majeur en ce qui concerne la situation et l’avenir des séropositifs et des futurs séropositifs, de leurs conjoints, leurs familles, leurs amis. Le mot d’ordre de cette conférence qui a rassemblée quelque 30000 personnes étant : « Time to deliver » (« Passons aux actes »).

Deux choses sont à déplorer. Tout d’abord le triste fait que de nombreux participants d’Afrique noire et du Maghreb se soient vus refuser leurs visas. D’autre part, que l’essentiel des discours et interventions étaient en anglais (dans un pays dont le français est une de ces deux langues officielles ?).Dans l’ensemble, rien de bien nouveau, car toutes les présentations sont déjà en ligne depuis des semaines voire des mois. Mais tout de même… (cela fait l’objet d’autres articles en ligne).

Intéressons-nous ici à la pré-conférence MSM (« Men who have Sex with Men » : « Hommes qui ont du Sexe avec les Hommes »). Environ 300 activistes et chercheurs du monde entier qui se réunissent dans un hôtel chic de la ville afin de préparer la conférence côté pédés.

Mais rien de bien émoustillant ! En ouverture, un état mondial de la situation épidémiologique et juridique. Des choses que l’on sait déjà : nombre de contaminations annuelles et prévalence augmenteraient encore dans les pays développés, et a tendance à augmenter encore plus vite dans les pays en développement, notamment en Asie. Des choses que l’on sait moins : la prévalence chez les gais afro-américains serait de 46%, ce qui en fait le groupe de population le plus atteint au monde ! En étudiant les recherches moins affinées au Canada ou au Royaume-Uni sur les minorités ethniques chez les homosexuels, où l’on a une prévalence plus importante que les gais « blancs », on se demande ce qu’on attend en France pour mener des études similaires. Loin du débat légitime sur l’éthique de telles recherches, il s’agit avant tout de santé publique et d’égale protection de tous les citoyens !

De bonnes remarques durant cette plénière. Tout le monde s’est accordé à dire qu’il était temps de nous remettre en cause, nous homosexuels, vis-à-vis de notre attitude envers les séropositifs [1]. Car la stigmatisation et la discrimination de ces derniers est d’abord de notre propre fait. Je ne reviendrai pas sur la situation française de ce côté, ni sur le rôle contre-productif qu’ont joué certains activistes [2] perclus dans le déni et qui n’arrivent pas à choisir la manière dont ils ont été contaminés. En la matière, les exemples australiens et canadiens sont à retenir, avec les campagnes d’affichage « êtes vous négatifs avec les séropositifs ? ».

Cette séropophobie pose d’ailleurs le problème de la transmission générationnelle du savoir parmi les homosexuels. Quand je regardais lors de cette réunion l’âge moyen des participants, je me suis senti seul… A peine une dizaine à avoir moins de 30 ans ! Il est pourtant de la responsabilité des plus âgés d’informer et de sensibiliser les plus jeunes sur l’histoire et la sociologie de l’homosexualité, de l’homophobie, du sida, etc [3]. Sans quoi, les outils politiques et communautaires de défense de nos droits juridiques et sociaux risquent de s’évaporer des consciences ; et croyez-moi, cela a déjà commencé ! Comme certains intervenants nous l’ont rappelé pour combattre la notion conservatrice, réactionnaire et dangereuse de moralité sexuelle, il ne faut pas ou plus se contenter d’une position défensive, mais passer à l’offensive ! S’il s’agit là d’une problématique qu’on a considéré souvent comme l’apanage d’un pays outre-atlantique, quand on regarde les prises de position contemporaines de certains de nos dirigeants, on peut se demander si cette notion archaïque ne va pas revenir à la mode un jour [4].

Dans un autre domaine, l’activiste américaine Julie Davids (CHAMP : Community Hiv/Aids Mobilization Project / voir le blog des activistes mis en place spécialement pour la conférence : http://www.timetodeliver.org) a formulé une idée intéressante. Si le concept MSM (ou HSH en français) est pleinement justifié par le fait que tous les homosexuels dans le monde ne sont pas « gais », on a tendance à oublier – et c’est d’un point de vue sanitaire comme humanitaire préoccupant – tous les hommes en situation d’incarcération pénitentiaire qui ont des rapports sexuels entre eux, pas toujours consentis. Quand est-il en France ? Mise à part les recherches menées par l’équipe de Daniel Welzer-Lang ces dernières années, nous avons peu d’informations fiables à ce sujet (voir l’article Les abus dits sexuels en prison : une affaire d’hommes) [5].

Le reste de pré-conférence a été animé par différents ateliers sur les thèmes de l’organisation communautaire, l’argent, les substances, la recherche…

Loin d’apporter de réelles nouveautés, les ateliers ont surtout permis d’échanger nos expériences et nos difficultés respectives. On a eu le droit à de belles présentations, comme celle de Dean Murphy de l’AFAO (Australian Federation of Aids Organisations Inc. sur 15 ans de campagnes d’affichages en prévention et réduction des risques, ou celle de Will Nutland du Terrence Higgins Trust à propos de leur récente campagne de sensibilisation au Traitement Post-Exposition. Seul hic, tout ces intéressants échanges étaient très anglophones, par des anglophones, pour des anglophones ; même si Asie et Amérique latine étaient tout de même bien représentées. Par exemple, l’intéressant atelier sur l’intérêt des sciences sociales dans la lutte contre le Sida (avec Catherine Dodds de la remarquable organisation britannique Sigma Research, ou Gary Dowsett de l’Australian Research Center in Sex, Health and Society) n’a pas été d’un grand secours pour ce qui est de la situation française. En effet, comment s’inspirer de recherche basée sur la communauté (« community-based research ») alors même que la notion de communauté est, en France, institutionnellement déniée, politiquement incorrecte, donc méthodologiquement inapplicable. Certes, du point de vue du Sida, il existe tout de même une approche communautaire et par les pairs, via le Sneg ou Aides par exemple. Mais pour le reste ? La prévention n’est pas que le sida. Comme l’a fait remarquer Gary Dowsett, il vaut mieux faire de la recherche « avec » que de la recherche « sur ». Cela permet par exemple de construire par avance des réseaux, des relais qui s’avèreront utiles et efficaces quand la phase d’action sera venue. Et Catherine Dodds d’ajouter que l’Internet (à l’aide des sites de rencontres) est d’ailleurs un outil fort utile et profitable pour ces recherches qualitatives et quantitatives en sciences sociales. En effet, on obtient un nombre largement plus important de répondants (par rapport aux questionnaires papiers passés dans les lieux de sociabilité) ; un panel plus représentatif de la diversité socioculturelle des homos et bisexuels ; donc des statistiques plus fiables que jamais, des temoignages de vie et de pratiques encore plus diversifiés ; bref, une meilleure représentation et compréhension du réel !

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Notes :

[1] Note du claviste : et les hétéros ?

[2] Note du claviste : j’y étais pas mais je suppose que tu parles d’activistes français

[3] Note de la vieille claviste : Socrate nous manque

[4] Note du claviste : Ségo ou Sarko ?

[5] Publié in (1998). « Prisons et société, Les conditions de la détention », Les cahiers de la sécurité intérieure, n°31, IHESI, p. 211-228.

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